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L’antidote pour les voix critiques chez les individus présentant des troubles psychiatriques sévères est-il la compassion ?

Par Aaron T. Beck, MD, et Molly R. Finkel, MSEd

L’ Institut Beck est une organisation à but non lucratif situé à Philadelphie qui offre une formation nationale et internationale en thérapie cognitivo-comportementale.

D’où émanent les voix critiques et persécutrices ressenties par les personnes atteintes de troubles psychiatriques sévères ? Nous suggérons que les voix critiques et la paranoïa peuvent être apprises de l’expérience des individus vulnérables surveillant les critiques de leur famille et de leurs groupes sociaux / culturels. Elles peuvent également être intégrées à un héritage biologique mammifère et réactivées par les circonstances actuelles. Pour obtenir l’acceptation de la famille, ainsi que du groupe, l’individu doit se conformer aux normes familiales et groupales. En règle générale, les normes de groupe telles que l’équité, la coopération, les compétences, l’obéissance et la loyauté sont enracinées, souvent par le biais d’un renforcement positif. Cependant, lorsque des individus vont à l’encontre de la norme, ils peuvent être punis par une seule personne, un groupe ou une culture sous des formes telles que la dévalorisation, le rejet ou l’isolement. Il est important de noter que les individus se livrent également à de l’auto-punition, de l’autocritique et de la dévalorisation, ce qui inclut souvent des évaluations négatives de soi comme étant mauvais, stupide, inadéquat, inférieur, ou marginalisé.

Les personnes diagnostiquées avec des troubles psychiatriques sévères ont une quantité inhabituelle d’auto-dévalorisation, de réprimandes, de manipulations et d’autocritiques, ce qui conduit à une hypervigilance. C’est souvent le résultat d’un contrôlé dans le passé par une personne importante qui a dominé l’individu, conduisant à une conformité interne, à des exigences et, dans certains cas, à des hallucinations sévères ou imposantes. De plus, ceux qui entendent des voix apprennent souvent à se surveiller eux-mêmes et les autres, ce qui conduit à une pensée et à un comportement paranoïaque.

En réfléchissant aux interventions possibles qui ciblent les voix menaçantes ou critiques, la recherche a commencé à explorer l’utilisation de la compassion comme un outil qui en étant augmenté peut faciliter le rétablissement. Par exemple, Waite et al. (2015) ont montré des liens significatifs entre la compassion et la récupération d’une psychose. Plus précisément, ces chercheurs ont découvert que l’auto-compassion était associée à la croissance et à l’autonomisation en tant que mesures de rétablissement, tandis que l’autocritique liée à la honte était associée à des niveaux plus élevés de détresse liée aux expériences psychotiques. Avec cette constatation à l’esprit, ainsi que d’autres qui ont montré les associations entre la compassion et le bien-être, la réussite, le lien social, etc. (Barnard & Curry, 2011), nous soulignons ici certaines techniques cliniques qui visent à aider les individus aux prises avec des voix critiques, dures et / ou dominantes.

Les programmes ciblant la compassion tels que la thérapie fondée sur la compassion (TFC; Gilbert, 2009; 2014) et d’autres interventions connexes avec des liens plus périphériques à la compassion (les techniques de chaises des thérapies Gestalt ou centrées sur les émotions, le renforcement des compétences d’auto-compassion basé sur la pleine conscience, certaines activités de thérapie d’acceptation et d’engagement, etc. .) ont acquis une validité significative dans la littérature et se sont révélées efficaces pour traiter certaines psychopathologies et augmenter le bien-être (Neff, Rude & Kirkpatrick, 2007; Shapiro et al., 2005; et pour un article de synthèse, voir Barnard & Curry, 2011). Les interventions fondées sur la compassion peuvent s’avérer particulièrement utiles pour les personnes souffrant de graves problèmes de santé mentale, en particulier les personnes aux prises avec des voix dures, menaçantes et critiques. Gilbert et ses collègues (2019) déclarent que l’objectif principal pour les entendeurs de voix dans la TFC est d’apprendre à passer d’un système de motivation basée sur la menace à un état de motivation affective plus serein et basé sur la compassion. La TFC recommande de nombreuses interventions qui visent à faciliter la transition vers un sentiment d’identité ou de soi basé sur de la compassion et à explorer et renforcer cette partie de la personnalité. Ces interventions comprennent, sans s’y limiter, l’imagerie, la rédaction de lettres et les techniques sociales / comportementales.

Dans les techniques d’imagerie, les individus apprennent à activer et à utiliser leur motivation et leur identité de compassion pour imaginer des personnages moins nuisibles comme représentant leur voix et mettre en place des scénarios imaginaires qui crée un sentiment plus serein par rapport à leurs interactions réelles avec leurs voix critiques, afin que l’individu puisse explorer différents aspects et les intentions des voix. De plus, on peut utiliser l’imagerie pour modifier certaines des caractéristiques du personnage parlant (par exemple, baisser le volume ou changer le ton de la voix) et tenter d’engager une conversation imaginaire avec la voix du point de vue du soi basé sur la compassion.

L’intervention de rédaction de lettres est très similaire aux techniques de visualisation en ce que, grâce à l’activation et à l’engagement du soi basé sur la compassion, les individus écrivent des lettres à leurs voix et cherchent à ressentir de la compassion et de la compréhension envers leurs voix, à clarifier comment la voix peut s’être développée sur la base d’une expérience traumatique et le rôle de « protection contre les menaces » qu’elles peuvent jouer. Cela permet à l’individu non seulement de comprendre les facteurs possibles qui ont contribué à ce que les voix soient dures ou critiques, mais surtout, l’individu acquiert de la compassion en ce qu’il peut reconnaître que le fait qu’il éprouve des voix n’est pas de sa faute et qu’il peut garder un espace pour lui-même afin de reconnaître les expériences négatives qui dans sa vie ont pu avoir contribué à l’émergence des voix, ainsi que les aspects évolutifs de la menace et de la protection qui jouent également un rôle.

Les expériences sociales in vivo qui font partie de le TFC correspondent assez étroitement à la philosophie de la thérapie cognitive orientée vers la remédiation. Les activités prosociales et significatives dans des contextes réels servent à stimuler la compassion des individus envers les autres ainsi qu’à augmenter le réconfort lié à la réception de la compassion. En outre, ces expériences servent à créer un sentiment de sérénité et de connexion qui contrecarre l’état de motivation lié à la menace associé aux voix critiques. En général, les interventions basées sur la compassion chevauchent la thérapie cognitive orientée vers la remédiation dans la mesure où les deux cherchent à s’appuyer sur les éléments positifs ou adaptatifs de la personnalité et par le biais d’interventions actives, fournissent des informations importantes associées à une forme de sérénité, de connexion, d’autonomisation et d’autres significations personnelles pour les personnes souffrant de détresse psychologique et de troubles psychiatriques sévères. 

Traduit de beckinstitute.org et utilisé avec l’aimable permission du ©2020 Beck Institute for Cognitive Behavior Therapy.

References:

Barnard, L. K., & Curry, J. F. (2011). Self-compassion: Conceptualizations, correlates, & interventions. Review of general psychology15(4), 289-303.

Gilbert, P. (2014). The origins and nature of compassion focused therapy. British Journal of Clinical Psychology53(1), 6-41.

Gilbert, P. (2009). Introducing compassion-focused therapy. Advances in psychiatric treatment15(3), 199-208.

Heriot-Maitland, C., McCarthy-Jones, S., Longden, E., & Gilbert, P. (2019). Compassion focused approaches to working with distressing voices. Frontiers in psychology10.

Neff, K., Rude, S., & Kirkpatrick, K. (2007). An examination of self-compassion in relation to positive psychological functioning and personality traits. Journal of Research in Personality, 41,908 –916. doi:10.1016/j.jrp.2006.08.002

Shapiro, S. L., Astin, J. A., Bishop, S. R., & Cordova, M. (2005). Mind-fulness-Based Stress Reduction for health care professionals: Resultsfrom a randomized trial. International Journal of Stress Management, 12,164 –176. doi:10.1037/1072-5245.12.2.164

Waite, F., Knight, M. T., and Lee, D. (2015). Self-compassion and self-criticism in recovery in psychosis: an interpretative phenomenological analysis study. J. Clin. Psychol. 71, 1201–1217. doi: 10.1002/jclp.22211

Reconnecter les pièces du puzzle de la déprime et y voir plus clair

Image du #365daysofcompassion Traduction: Un artiste nous permet de voir le monde différemment, à travers son regard. Un thérapeute nous permet de voir le monde différemment, à travers notre regard.

Notre cerveau construit les images que nous voyons. Et pour ce faire il utilise des couleurs émotionnelles. Il structure, non seulement notre vision mais aussi nos pensées, nos croyances, et notre vision du monde

Tout comme une paire de lunette colorée, nos émotions vont teinter notre regard. Si nous sommes joyeux, les lunettes seront roses ou bariolées et nous aurons envie de mettre de la musique gaie, de penser aux bon souvenir, aux projets qui nous animent et nos ressources seront facilement accessibles.
C’est vrai aussi pour les autres émotions. La tristesse nous dit que nous avons perdu quelque chose d’important pour nous et nous allons, avec nos lunettes fumées voir ce que nous avons perdu et ce qu’il nous manque pour aujourd’hui et pour avancer demain.
La déprime n’est pas la tristesse ! C’est plutôt une lutte contre une souffrance, une tristesse, une douleur, une épreuve que l’on n’arrive ni à comprendre ni à accepter.

Notre cerveau va alors s’imprégner de marron, la culpabilité, la honte et nous allons avoir tendance à nous dévaloriser, à nous critiquer parce que nous ne sommes pas ce que nous voudrions être. Nous allons voir « ce qui ne va pas chez nous » jusqu’à parfois nous juger ou juger que notre vie est « nulle ». 

Ces pensées ne sont pas plus réalistes que les autres mais une boucle émotionnelle se créée qui va les renforcer. Lorsque l’on ajoute aux lunettes fumées, des lunettes marrons, la lumière s’éteint progressivement et les couleurs disparaissent, s’affadissent.

Lorsque l’on déprime c’est l’ensemble de notre sensorialité qui est amoindrie. Les parfums s’estompent, les madeleines de Proust perdent leur goût évocateur et les autres commencent à nous irriter.

Tous ce qui nous apportait du plaisir est délavé. L’idée que la vie est nulle prends chaire.

Malheureusement, une deuxième boucle va pouvoir s’installer, nos envies s’effritant, nous allons perdre la motivation à faire ce que l’on aime. Puisque les Roses sont ternes, pourquoi jardiner ? Puisque l’on ne ressent plus la chaleur des gens que l’on aime, pourquoi les appeler ? La honte nous chuchote qu’ils ne comprendront pas, et c’est souvent vrai. Comment comprendre que le monde a changé lorsque tout est comme hier ?

L’isolement, qui est souvent associé aux moments de déprime, se renforce doucement.

Ce type de réaction fait partie de la vie, et nous avons tous, parfois plusieurs fois dans l’année des moments de déprime. La science nous dit qu’il faut consulter un médecin lorsque cette période dure plus de quinze jours. Et c’est toujours une bonne idée en cas de doute pour éloigner une origine somatique et faire le point. Mais nous devons réellement tous parler de la déprime, pour mieux la comprendre. Aider un autre à sortir de la spirale, c’est s’aider soi-même. Directement parce que la compassion est bénéfique à la santé physique (ça boost l’immunité et ça rajeunit) et psychologique (ça nous décentre de nos problèmes et active des émotions positives) mais aussi indirectement parce que la personne que l’on aide aujourd’hui nous aidera demain

Alors comment retrouver nos couleurs ? 

Quand on est déprimé, suivre nos envies ne peut pas fonctionner. Ce n’est pas de notre faute, c’est juste qu’il n’y a plus d’envie. Ce que je propose à mes patients, (une forme adaptée d’activation comportementale, protocole validé scientifiquement) c’est :

  1. Faire une liste de ce que l’on aurait fait si on avait le moral. Imaginez quand vous alliez bien et que vous étiez par exemple en vacances, ce que vous auriez aimé faire. Essayez de trouver un maximum d’activités sensorielles en balayant les 5 sens. Par exemple l’audition : qu’est-ce que vous aimez écouter ? De la musique classique ? Dans ce cas l’activité peut être de prendre 5 minutes pour écouter pleinement un morceau de musique
  2. Mettre une note de difficulté à chaque activité de 1 (très facile) à 10 (très difficile)
  3. Si une activité est trop difficile (plus de 5 ou 6 sur 10) ; essayez de la découper. Par exemple la peinture. Peut-être que vos pinceaux sont aux grenier, et que vous ne savez pas quoi dessiner. Vous pouvez faire une première activité de descendre la peinture. Une deuxième, choisir sur internet une idée de dessin. Une troisième faire du gribouillage pour apprivoiser la peinture…
  4. Choisir UNE SEULE activité de la liste, qui semble facilement réalisable, compte tenu du contexte, de l’énergie de la journée
  5. Quand vous avez choisi votre activité, ne la lâchez plus. Si vous ne la faites pas aujourd’hui, ce sera demain ou après-demain. Si au bout de 3 jours vous ne l’avez pas faite, c’est que vous avez choisi quelque chose de trop dur. Commencez toujours par le plus facile
  6. Quand vous avez réussi à faire une activité plaisir/loisir prenez le temps de vous faire un feedback positif (« bravo, j’ai réussi, j’avance… »). Ce n’est certes pas un miracle mais c’est comme chez le kiné, on avance un jour à la fois. Vous n’aurez peut-être pas pris de plaisir. Chez le kiné ça peut être pénible tout en étant efficace. Les couleurs mettront parfois du temps à revenir mais elles reviendront
  7. Plus vous serez sympa avec vous-même plus le marron s’effacera vite. Vous ne savez pas comment faire ? Imaginez que vous parlez à votre animal préféré, avec le même ton de voix. Oui, on a le droit d’être gentil avec soi-même !
  8. Choisissez l’activité suivante ! 

 Alors il me reste à vous exprimer ma compassion. On sait tous ce que c’est que d’être déprimé. Vous n’êtes pas seul. Une personne sur 4 traversera une dépression majeure dans sa vie. Il est alors souvent bénéfique de voir un psychothérapeute. Les coûts de déprime font partie du puzzle de la vie. Je sais que c’est dur, alors soyez patient avec vous-même, et cherchez chaque jour le courage d’avancer d’un petit pas. Il n’y a pas d’autre façon d’avancer…

Les Beaux Proverbes – Proverbes, citations et pensées positives ...

Isabelle Leboeuf est psychologue et psychothérapeute. Dans sa pratique, elle intègre l’hypnothérapie, la thérapie Comportementale et Cognitive ainsi que la thérapie Fondée sur la compassion.

Se reconnecter par la compassion

Comment vivez-vous les situations d’isolement que vous traversez aujourd’hui ?
D’une manière ou d’une autre, nous sommes tous, de par le confinement, séparés de quelque chose d’important, un proche, un projet, un travail, une liberté ou même simplement séparé de quelque chose qui rythmait notre vie. Et cette situation de séparation crée une forme d’isolement.

Nous avons tendance à limiter le sentiment d’isolement au fait d’être seul. Mais notre cerveau perçoit en continue toutes les formes de régularités dans notre environnement. Lorsqu’une discontinuité survient, lorsque les attentes de notre cerveau ne sont pas rencontrées, une souffrance émerge. Nous devons créer de nouveaux repères.

Mais la séparation des gens que l’on aime est la plus douloureuse. La solitude et l’isolement ont un impact sur la santé physique (il réduit notre espérance de vie) et psychologique. John Cacioppo a montré que notre corps réagit au sentiment de solitude de façon comparable à une agression physique. Pas étonnant que l’on évite la solitude !

Les études ont montré que ce sentiment n’est pas seulement associé à la dépression mais bien un précurseur. Une analyse au cours du temps montre que la solitude apparait avant la dépression, ce qui montre que la solitude cause la dépression.

Et si à quelque chose une épreuve est bonne, j’ai l’espoir que le confinement que nous traversons va mettre en lumière un problème qui s’enracine depuis plusieurs décennies : l’isolement progressif dans lequel notre culture nous enferme. J’espère que nous pourrons parvenir à inverser cette spirale toxique. 

Et la psychologie a sa part de responsabilité à prendre. La plupart des approches thérapeutiques ont basé leur approche sur l’indépendance et l’autonomisation de l’individu (à quelques exceptions peut-être de la théorie de l’attachement et des approches associées…) Ce qui en soi est positif, sauf si c’est au détriment de la reconnaissance des besoins fondamentaux de lien affectif et d’une interdépendance positive.

Nous le voyons clairement aujourd’hui, sans les autres, nous ne sommes pas grand-chose. Avec tout l’or du monde, on ne peut acheter un produit qui n’est pas fabriqué, se promener dans une forêt détruite ou être joyeux lorsque ceux que l’on aime sont souffrants. L’argent peut détruire autant qu’il peut créer s’il est utilisé sans conscience. Et nous réalisons à quel point nous dépendons les autres pour les plus petites choses de notre vie.

Alors comment restaurer ces liens sacrés dont nous sommes privés aujourd’hui. Une façon simple, mise en lumière par Paul Gilbert, fondateur des Thérapies Fondées sur la Compassion est de s’ouvrir à recevoir de la compassion. La compassion, la motivation à prévenir et libérer les souffrances est quelque chose que l’on peut offrir aux autres. Mais on oubli souvent à quel point il est important d’en recevoir. 

Mais comment faire lorsque l’on est seul ? Notre cerveau a cette incroyable capacité de réagir aux images d’un film comme si c’était une réalité. Simplement en créant mentalement la réalité dont nous avons besoin, un idéal de compassion ? Nous pouvons répondre à notre besoin et créer une présence bienveillante et chaleureuse présente pour nous quand nous le souhaitons et quand nous en avons besoin. On essaye ?

Prenez le temps d’imaginer la personne idéale, réelle ou imaginaire dont vous auriez besoin pour vous sentir pleinement vu, entendu et compris. A quoi ressemblerait cette personne ? 
Que serait le ton de sa voix ? Quel serait votre ressenti en sa présence ? Quelles seraient ses qualités ? La sagesse ? La gentillesse ? Le courage ?

Comment pourriez-vous vous sentir si vous receviez cette compassion ?

Lorsque j’étais au fond de mon lit avec ce fameux COVID, j’imaginais notre mère la terre, comme une mère enceinte de la planète bleue. Je la voyais partageant la souffrance des hommes. Son regard triste, plein de bienveillance et ses bras doux mais infiniment puissants attendaient ma souffrance pour la porter. Je lui ai écrit un micro-poème écho de mon ressenti :

Notre mère, la terre
Je mets ma souffrance entre tes mains
Je mets notre souffrance entre tes mains
Puissions-nous garder le cœur suffisamment ouvert pour recevoir ton amour


Pour différentes raisons certaines personnes ressentent une réticence à s’ouvrir à la compassion. C’est parfaitement légitime. Si c’est votre cas, essayez d’observer cette réticence avec curiosité en bienveillance. Si vous voulez aller plus loin dans l’expérience de recevoir de la compassion et apaiser des sentiments de séparation ou d’isolement, j’ai enregistré pour vous une guidance audio qui pourra vous accompagner. Vous pouvez essayer ici, ou dans l’onglet guidances audio.  

Heart-bombing

La journée d’avant-hier a démarré simplement, comme une journée de confinement «normale»

J’ai fait l’école à la maison avec les enfants le matin, préparé le déjeuner et après avoir nettoyé la table, je me suis préparée pour une méditation guidée sur Zoom avec quelques collègues et amis

La méditation laïque(au sens américain du terme c’est-à-dire ouverte à toutes les spiritualités) était guidée avec chaleur par Dennis Tirch

J’ai eu un sentiment de tristesse au début du groupe relativement inhabituel. Mais petit à petit, mon cœur s’est ouvert à mon âme

Après que quelqu’un se soit bruyamment excusé d’arriver en retard, nous avons tous senti qu’il se passait quelque chose de pas tout à fait normal. Mais nous avons tous essayé d’accueillir cette personne avec acceptation et Dennis Tirch nous a aidés à nous recentrer après cette interruption. Nous avons essayé de faire de la place pour cette arrivée tardive

C’est là que la vidéo de fusillade de masse a commencé, probablement un jeu vidéo très réaliste

Je me souviens avoir entendu quelqu’un dire « c’est un jeu vidéo», mais mon esprit était déjà pris dans les images. Je me suis sentie dévastée 

Après une interruption, nous avons eu « la chance » d’avoir de la « trash pornography »…

Pas grave ? J’ai été moi-même surprise de la détresse et de la souffrance qui ont émergées de cette expérience.

J’ai rapidement réalisé que je ressentais l’écho d’autres événements traumatisants

Ce « zoom-bombing » est la métaphore parfaite de l’utilisation de la vulnérabilité des gens pour leur faire du mal

La réaction naturelle que nous avons tous eu a été de se demander comment nous pouvions nous protéger de cela?

Je me souviens que quelqu’un me disait que j’étais candide, que mon ouverture était rare et rafraîchissante. Je suis une personne au cœur ouvert et certaines personnes s’attendent à ce que ce soit une forme de naïveté, le résultat d’une vie facile sans trahison ni blessures

Mais à plusieurs reprises, dans ma vie, les gens ont profité de mon cœur ouvert pour m’utiliser ou abuser de moi. Tout comme ce zoom, ils m’ont bombardé le cœur comme celui de bien d’autres

J’ai utilisé deux armes en retour pour tuer l’obscurité de leur cœur, j’ai utilisé ma tristesse pour pleurer et permettre à l’amour de revenir après la houle

Et j’ai planté une graine d’amour dans leur cœur

Certains ont changé, certains ont disparu, mais mon cœur n’est fermé à aucun d’entre eux. Peu importe combien de blessures ils ont laissé

Merci à ce « zoom-bomber » de me permettre d’exprimer et de partager cette souffrance et de me rappeler que l’ouverture du cœur n’est pas une facilité mais bien un choix de courage et de compassion

Je suis désolée de ne pas avoir eu la chance de planter une graine mais c’est tout le mal que je lui souhaite

La compassion sexuelle

Comment vous sentez-vous à l’idée de vous donner du plaisir sexuel ? Et à l’idée d’en parler publiquement ? Vous sentez-vous parfaitement à l’aise pour aborder le sujet ?

Au lycée, j’ai évoqué ce sujet avec 2 amies et leur réaction a été l’outrage. J’osais parler d’un sujet tabou ! Pour être honnête j’aurais oublié cet épisode si elles ne me l’avaient pas rappelé quelques années plus tard et après quelques épisodes de « sex & the city ». Elles en avaient rediscuté entre elles et m’ont remerciée. Avoir eu l’occasion de parler simplement de s’offrir du plaisir sexuel leur a permis de se sentir moins seules et de libérer un sentiment de honte.

L’association entre honte et sexualité est fréquente. Elle peut bien sûre être liée aux agressions sexuelles mais pas seulement, l’orientation sexuelle, le type de pratiques sexuelles, la corporalité sexuelle, les fantasmes, le dépassement du consentement (subi ou acté) mais aussi la fertilité, l’infertilité, un vécu d’interruption de grossesse, la contraception… Tout ce qui est lié au sexe peut être source d’un sentiment d’être inadéquat, impossible à aimer voir même haïssable. La honte est une émotion qui a pour fonction de nous apprendre les normes sociales et nous évite d’être perçu comme différent, inadapté. Mais la brulure de la honte nous laisse avec le sentiment que nos comportements s’ils sont déviants nous rendent mauvais. Elle nous pousse au secret et favorise les ruminations (Slepian, Kirby, Kalokerinos, 2019).

La honte sexuelle est probablement l’expérience de honte la plus largement partagée par les êtres humains. La bonne nouvelle c’est qu’il est possible de réinventer un espace interindividuel sécurisant, dans lequel être, ressentir, créer et prendre du plaisir ; un espace de compassion sexuelle. 

Parce que finalement le sexe n’est rien d’autre qu’une paire de chaussettes. C’est naze comme image, mais tant mieux, allons-y franchement en ajoutant une couleur jaune et un logo de dessin animé. Les chaussettes jaunes, ça peut plaire à certains mais ça ne plaira jamais à tout le monde. Et c’est cool comme ça ! Gardons la joie et le plaisir de mettre les chaussettes qui nous excitent !

Aborder notre sexualité par l’auto-compassion c’est le faire avec l’attitude d’un ami bienveillant (Neff, 2003). C’est être présent à ce qui est douloureux, sans jugement, en essayant de comprendre notre histoire ou celle de notre partenaire. C’est aussi garder à l’esprit que nous ne sommes pas seuls face à ce sentiment. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui un formidable outil de témoignage. De nombreuses personnes trouvent le courage de s’exposer en refusant d’être jugé et permettent ainsi à chacun de réaliser qu’il n’est pas seul à ressentir de la gêne ou de la honte. 

Se libérer de la honte c’est aussi affronter notre propre regard, notre propre critique qui nous protège férocement du jugement des autres. Nous sommes parfois tentés de fuir ou de nous cacher ; de dissimuler un ventre, une imperfection. Mais éviter de se voir, ou de se montrer, c’est aussi éviter de s’aimer, ou de se sentir aimé(e). Trouver le courage de sourire au miroir ou au regard de l’autre, c’est prendre le risque de se réconcilier avec soi-même.

L’auto-compassion sexuelle c’est accueillir notre propre souffrance liée à la sexualité. La mettre en perspective de notre histoire. Pourquoi cette main qui se retire est-elle si violemment douloureuse ? J’entends très fréquemment dans mon cabinet de psychothèrapie la douleur du rejet qui se rejoue dans la sexualité. Si l’autre ne me désir pas, est-il encore possible qu’il m’aime ?

J’explique souvent qu’il y a trois sexualités en une. La sexualité du corps, celle du cœur et celle de l’esprit. On peut avoir envie (le cœur) de gâteau au chocolat mais ne plus avoir faim (le corps) et se dire que c’est mauvais pour la santé (l’esprit). De la même manière on peut aimer le sexe mais être fatigué ou être inquiet qu’il y ait des conséquences négatives. Toutes les combinaisons sont possibles ! Écouter et différentier nos trois vécus sexuels et ceux de l’autre peut nous permettre de mieux nous comprendre et mieux accepter une certaine confusion ou ambivalence. Notre esprit est complexe, livré sans mode d’emploi tout comme celui des êtres qui partagent notre sexualité. 

Paul Gilbert définit la compassion comme une sensibilité à la souffrance et une motivation à soulager notre souffrance (l’auto-compassion) ou celle de l’autre. Comment faire face à la honte d’avoir transgressé le consentement de l’autre ? En allant de la honte à la culpabilité et de la culpabilité à la responsabilité. J’ai parfois reçu ce type de témoignage avec une grande émotion, autant par la marque de confiance qui m’était offerte que par le courage d’affronter la honte que j’observais. La honte nous dit que nous sommes le problème. Aller vers la culpabilité c’est réaliser que l’on est plus complexe que nos actes et regarder le problème et ses conséquences en face. Sortir d’une forme de fusion avec nos actes, nous amène à voir que notre comportement est problématique, mais que nous sommes capables d’avoir différents comportements. En mettant le problème au futur plutôt qu’au passé et en passant du constat de déconstruction à la planification et l’action de reconstruction ; nous prenons réellement nos responsabilités. Il ne s’agit pas de nier mais d’affronter avec courage et trouver les réponses adaptées. 

Et si, finalement, la vraie libération sexuelle était la libération d’une parole qui témoigne avec courage et libère l’énergie du désir ?

Bear

Chris Winson, fondateur du #365daysofcompassion partage avec nous son blog personnel. Il évoque dans son blog comment la dépression l’a amené à découvrir les Thérapies Focalisées sur le Compassion. « Bear », merveilleusement illustré par ACT Aunty, Louise Gardner, représente son travail de dialogue intérieur avec sa partie critique. Un grand merci à eux deux pour leur générosité!

Bear arrive, et grogne sur un ton sarcastique et bourru :  » Ça s’est bien passé n’est-ce pas ? « . Sa voix est pleine de dégoût et de mépris. Il ajoute : « Pourquoi tu as dit ça, que doivent penser les gens ? Tu penses vraiment que ta voix compte ? »

Il parle en gardant un rythme soutenu, soulignant ce qui n’a pas été et comment ça aurait pu être mieux. Bien mieux. Il arrête de marcher, pour se pencher en avant sur mon visage….

 » Si seulement tu n’étais pas, eh bien … tu … »

Ours hausse les épaules et part. Je m’assois et je pleure.

Bear revient, toujours sarcastique.

 » Quelle erreur ! « , Avec un rire plus profond. « Qui d’autre ferait une telle erreur. A quoi diable pensez-tu… mais as-tu pensé, seulement ? « 

Bear baisse son regard dans mes yeux…

« Personne… d’autre ne ferait une telle erreur. Pour commencer… »

Bear hausse les épaules et se retourne pour partir.

 » Attends. » Dit une voix vacillante. Ma voix. « Tout le monde fait des erreurs. »

Bear me regarde.

 » N’est-ce pas ? « 

« Pas comme toi » gronde-t-il et s’en va, avec un peu moins d’hostilité qu’auparavant. Je m’assois et rumine. 

Bear revient, plein d’humour.

 » Que faisais-tu ? Pourquoi as-tu décidé de faire ça ? – N’importe quel idiot aurait fait différemment ! « 

Il reprend son rythme et recommence à grogner quand une voix dit :

 » J’ai fait de mon mieux. « 

Bear s’arrête et regarde d’un air interrogateur.

 » De ton mieux ? « , Suivi d’un rire peu profond.

« Oui, de mon mieux. Assieds-toi avec moi et aides moi à comprendre comment j’aurais pu mieux faire. »

Et par étonné, Bear s’assoit, en face de moi.

 » Mieux ? « , Demande-t-il.

« Oui. Je sais que j’ai pris une mauvaise décision, mais mon intention était bonne. Comment aurais-je pu mieux faire ? « 

Bear semble rétrécir un peu, sa fourrure se ramollit et il s’assoit tranquillement pendant quelques instants, réfléchissant à mes côtés.

« Eh bien, en y réfléchissant, je suppose que ce que tu as fait était la meilleure chose à faire dans ces circonstances. Enfin, avec les informations que tu avais. « 

Était-ce un sourire Bear ?

« Je suppose que tu aurais pu poser plus de questions avant de te lancer. » Bear se lève soudain, tout hérissé et bourru, mais pas contre moi cette fois. Il ajoute : « Je n’ai pas le temps pour ça » et s’en va à nouveau. 

Je m’assois et je réfléchis.

Bear revient, de bonne humeur.

« Ce fut une demi erreur » j’entends dans son faible grognement quelque chose que je n’avais jamais entendu auparavant.

« Je suppose qu’il était inévitable que tu commettes une erreur comme ça. Qu’est-ce que tu penses ? »

Bear s’assoit et me regarde.

« Je pense que je faisais de mon mieux et j’avais vraiment les meilleures intentions. »

Bear sourit. Je lui demande :  » Ai-je vraiment fait une erreur ? « 

Bear se penche en avant. Sa fourrure est douce et réconfortante. Il a de la tendresse dans les yeux.

« Je me trompe peut-être. Ce n’était peut-être pas une erreur, mais quelque chose de bien. Quelque chose que je ne comprends pas vraiment. « 

 » Bear, tout va bien, non ? « 

Bear se penche en avant et m’enveloppe dans une étreinte.

« Tu as fait de ton mieux, ça va ».

Bear s’assoie et nous restons un moment ensemble. 

Texte de Chris Winson. Images de Louise Gardner. Copyright remains with both.

Post Scriptum. J’ai d’abord exploré l’idée de mon moi critique en tant qu’ours dans mon blog personnel et ça m’a vraiment aidé à transformer les pensées critiques en une façon de penser plus encourageante et plus bénéfique. C’est difficile à faire, cela prend du temps et Bear ressemble toujours a un grizzly… mais les câlins sont plus fréquents. 

Un grand merci et un hug à Louise pour avoir transformé les mots illustrations parfaites.

De la peur à l’amour, vaincre la phobie

De quoi avez-vous peur ? Laissez vos pensées faire émerger quelque chose qui a pu activer cette émotion… Que ressentez-vous dans votre corps lorsque vous avez peur ? Comment est votre respiration ? Êtes-vous tendu ? Vos épaules sont-elles parfaitement relâchées ?
Si vous avez une envie intense d’éviter cette pensée et que vous ressentez une peur intense qui vous semble irrationnelle, peut-être avez-vous une phobie.

Bravo pour votre courage ! Vous venez de vous exposer. C’est-à-dire que vous venez d’aller mentalement vers votre peur plutôt que de la fuir. 
Les Thérapie Cognitives et Comportementales ont montré que de s’exposer à nos peurs est efficace pour nous en libérer. C’est tout à fait contre-intuitif mais c’est un peu comme si en allant vers nos peurs, au lieu de les fuir, on pouvait recréer un sentiment de sécurité. On fait alors un nouvel apprentissage. 

Les psychologues ont longtemps pensé que c’était grâce à l’habituation (le fait de rester présent à l’objet de nos frayeurs) que la peur disparait. Eric Morris, un chercheur expert dans la thérapie d’exposition met en avant qu’il y a finalement peu d’études qui vont dans ce sens. Il précise l’importance de faire de nouvelles associations qui vont inhiber les anciennes (la perspective de l’apprentissage inhibiteur) et d’approcher ce qui nous fait peur avec de la flexibilité psychologique (c’est-à-dire avec une ouverture aux nouvelles expériences, à l’incertitude ou encore une ouverture attentionnelle).

Mes patients m’ont fait découvrir au fils des années de psychothérapies que la plus simple façon d’accéder à ces deux dimensions est la joie.

Prenons un exemple concret. Imaginons que vous ayez une phobie des crabes. La seule vue d’une photo de crabe vous donne alors envie de fuir. Si vous voulez vous en libérer, vous allez devoir aller au-devant des crabes. Mais comment trouver le courage alors que cela fait des années que vous évitez vos vacances à la mer ? 

Partager une attention avec quelqu’un qui n’a pas peur des crabes est un premier pas. On a souvent moins peur lorsque l’on est avec une personne de confiance. Pourquoi ? Parce que le partage d’une attention ou d’une présence, active de la joie sociale qui va nous aider à réguler nos émotions négatives. Depuis longtemps les neurosciences et en particulier Richard Davidson ont montré que les émotions positives régulent les émotions négatives. Avec cette personne de confiance qui n’a pas peur des crabes, voir qui les aime, vous pouvez progressivement regarder des photos de crabes.
En découvrant une autre vision des crabes, au travers du regard de l’autre, vous allez faire de nouveaux apprentissages. Progressivement les crabes vont s’associer à des émotions positives. Van Kleef, un chercheur qui travaille sur la dynamique interpersonnelle des émotions a montré que les réactions émotionnelles que l’on observe chez les autres permettent de créer un nouveau conditionnement émotionnel. Observer quelqu’un qui trouve les crabes cool, va aider votre cerveau à associer les crabes à une émotion positive qui va contrebalancer votre peur. 
Vous pourriez par exemple, regarder des vidéos de gens qui manipulent des crabes ou qui interagissent chaleureusement avec ces adorables petites bêtes, découvrir leur fonction dans l’écosystème, ou pourquoi certaines personnes les adorent. 

Votre cerveau va ainsi progressivement faire un nouvel apprentissage. Vous allez de plus en plus facilement regarder les crabes. Vous allez peut-être même découvrir que vous commencez à aimer les crabes et pourquoi pas, planifier des vacances en bord de mer ? 

La compassion culturelle

Laissez-moi vous raconter comment j’ai découvert le concept de compassion culturelle en traversant Paris à pied, pendant les grèves, avec Ben Harper…

Vous savez la culture est parfois pensée comme un amas de connaissances, on oublie souvent que c’est en réalité un partage d’expériences, de pensées et d’émotions. C’est l’émergence d’un savoir commun, une résonnance mentale qui crée une partition de musique.

Pensez-vous que la culture définie comme je viens de le faire peut nous soigner ? Nous libérer de nos souffrances, et donc être une forme de compassion ? 
Je m’écarte d’un petit trottoir parisien, sous une légère bruine, les lumières jaunes des réverbères se reflètent sur les flaques, quand cette idée apparait à mon esprit : la compassion culturelle…

Cette histoire que je vais vous raconter illustre la création, l’émergence d’un concept comme quelque chose de partagé, une création commune. On pense souvent que les concepts émergent de façon isolée, qu’ils nous appartiennent, que nous avons une bonne idée. Mais l’histoire des concepts a montré qu’un même concept a pu apparaitre au même moment à différents endroits de la planète alors que la communication n’existait pas comme aujourd’hui et que l’idée n’avait pas encore pu être partagée. Une façon d’interpréter ce phénomène est de dire que les concepts émergent d’une convergence de facteurs historiques, culturels, biologiques, énergiques… De l’accès aux connaissances plus qu’à l’individu qui incarne cette idée. C’est l’alchimie du moment et des interactions entre un individu et son environnement qui la font émerger, qui font émerger les pensées en général.

Alors voilà mon histoire, j’ai eu la chance d’assister à la conférence de Matthieu Villatte, brillant chercheur en psychologie de l’approche « ACT » dite Thérapie d’Acceptation et d’Engagement. Il étudie plus spécifiquement la Théorie des Cadres Relationnels, qui est une science comportementale du langage. Matthieu a présenté au travers d’une approche matérialiste moniste de la spiritualité, un modèle permettant d’intégrer de façon transcendante, différents modèles de thérapie.
Pour traduire, ça signifie qu’il essaye d’expliquer le monde à partir du monde lui-même et s’appuie sur les connaissances scientifiques du comportement langagier pour comprendre la spiritualité (c’est à dire le comportement de l’être humain à donner du sens à ce qui est au-delà de notre capacité à raisonner). La philosophie matérialiste s’oppose à une compréhension du monde par Dieu ou par l’au-delà, mais c’est dans l’approche de Matthieu Villatte, pour mieux comprendre l’élaboration des constructions mentales de ce qui est au-delà de notre connaissance. Au lieu d’invalider ces constructions, cette perspective permet de mieux les appréhender et de dépasser les clivages dogmatiques liés aux institutions qui hiérarchisent leurs croyances aboutissant parfois à des guerres ou à un extrémisme faisant passer les idées avant la réalité de la souffrance des êtres. Ou plus simplement, dans les thérapies, à des conflits de chapelles… 

Bref, fascinée par sa présentation et par l’intérêt personnel que j’y vois, mes travaux sur la compassion et l’amour étant eux même au milieu d’oppositions conceptuelles, je suis allée discuter avec Matthieu Villatte et Ben Harper (ou disons, un jeune homme qui lui ressemble beaucoup, je n’ai pas son autorisation pour partager son nom). La discussion n’en finissant pas, j’ai proposé à « Ben » de faire un bout de chemin et de laisser Matthieu retrouver ses amis (Matthieu est passionnant mais il a aussi une patience d’ange). 

Bref, « Ben » me parle de lui, de son expérience de la thérapie, je suis hypnotisée par sa lucidité et par son vécu de la thérapie. Il est finalement assez rare pour nous psys, d’entendre sans filtre comment un patient a pu vivre sa thérapie.

Je reformule ce que j’ai compris en utilisant la métaphore d’un arbre. Lorsque nous sommes menacés, nos émotions négatives nous resserrent, nous crispent pour nous protéger, comme le tronc de l’arbre qui se durcit pour ne pas être dévoré. Nos émotions positives si on les écoute, nous guident, comme la branche de l’arbre qui ressent la direction dans laquelle elle doit pousser pour aller vers le soleil. « Ben » me répond alors que c’est très culturel, que cette image résonne avec sa culture africaine. 

On se regarde, et l’idée apparait : la compassion culturelle.

Et on l’élabore ensemble. Matthieu a commencé sa présentation en parlant des différentes façons de percevoir les hommes et les femmes au travers des cultures. Je suis souvent embarrassée par le fait que les gens qui luttent contre les stigmatisations énumèrent les biais cognitifs négatifs vis-à-vis d’un sous-groupe. C’est bien sûr nécessaire de prendre conscience de nos biais, mais c’est encore plus important de s’en libérer.

Mais comment ? Et bien, par la compassion culturelle, c’est à dire par la création d’expériences communes dépassant nos biais. Sans effacer nos différences nous pouvons percevoir nos points d’humanité partagée.

Partager l’image universelle d’un arbre comme métaphore interculturelle de nos souffrances…

La joie sociale

Est-ce que vous connaissez l’histoire de cette personne qui était chroniquement malade jusqu’au jour où elle est tombée amoureuse? Et celle des nouveaux grand-parents qui retrouvent du sens à la vie quand leur tout petit leur tend les bras pour la première fois? Peut-être que vous avez vous-même ressenti un bien-être particulier le jour où vous avez acheté un animal?

Tous ces exemples illustrent le pouvoir insuffisamment exploité de la joie sociale. La joie d’une attention ou d’une présence partagée (Leboeuf, 2017). L’être humain a une soif d’exister dans le regard de l’autre, d’être vu ou de partager une direction. C’est aussi important pour lui que ses besoins alimentaires. Ce besoin a été bien étudié dans le cadre de la théorie de l’attachement. La joie sociale est l’émotion qui apparait lorsque ce besoin fondamental est assouvi. Elle indique un espace de croissance, d’élargissement de soi dans la relation. Elle permet non seulement l’émergence d’un sentiment de bien être et de relaxation, mais également une meilleure régulation de nos émotions négatives. Vous avez surement remarqué que spontanément un enfant qui a peur, se blottit dans les bras d’un parent. Sentir la présence de l’autre nous apaise et nous pouvons de façon évoluée, à l’âge adulte utiliser cette stratégie pour mieux affronter des situations stressantes ou effrayantes.

Mais en réalité, notre culture nous déconnecte de plus en plus de ceux qui nous entourent. Nous sommes encouragés à l’autonomie et l’inter dépendance est vue comme une faiblesse; alors qu’il existe une forme de joie et de peut-être même un bonheur à croitre au sein de relations harmonieuses.

Un stratégie toute simple pour renforcer la joie sociale dans nos vie est de porter attention à l’autre, en revenant au moment présent. Prendre le temps d’une pause avec des collègues ou à la maison. Refermer les to do listes et prendre le temps de regarder les gens qui nous entourent dans les yeux.  

Lorsque nous sommes attentifs aux êtres qui sont présents, un processus silencieux se produit, la synchronisation. Notre cerveau va non seulement réguler notre rythme cardiaque, respiratoire et cérébral mais également celui de ceux qui nous entourent. Un peu comme une danse invisible. Notre corps va vibrer au rythme de nos proches et ce surtout si nous faisons preuve d’empathie.

Pour explorer ce processus, dans le cadre de mon doctorat j’ai élaboré un exercice simple: l’exercice du sourire. Visualiser une personne bienveillante qui nous sourit, augmente nos émotions positives mais réduit également nos émotions négatives. L’image de l’article correspond à ce que les participants ont ressenti quand ils ont réalisé cet exercice. Vous pouvez la retrouver dans l’encart « exercice du sourire ».

La joie d’être ensemble, autour d’une table ou d’un feu de cheminée, de se promener ensemble ou de rire nous permet de recréer un espace relationnel “secure”, sans jugement dans lequel on va pouvoir explorer en se sentant soutenu.

C’est cet espace qui ouvre la porte au jeu, à l’apprentissage apaisé, à l’exploration. Mais c’est aussi un espace qui va être favorable à la thérapie et permettre d’accueillir, de valider, et d’intégrer les souffrances (un espace de compassion).

C’est un trésor dont nous semblons si souvent avoir perdu la clef. Nous voyageons parfois très loin, nous franchissons des montagnes et traversons des torrents pour finalement découvrir, au pied d’un arbre qu’il ne nous a jamais quitté. 

Et vous quelles sont vos sources de joie sociale?

Lovers’ hearts beat in sync

When modern-day crooner Trey Songz sings, « Cause girl, my heart beats for you, » in his romantic ballad, « Flatline, » his lyrics could be telling a tale that’s as much physiological as it is emotional, according to a new study that found lovers’ hearts indeed beat for each other, or at least at the same rate.

When lovers touch, their breathing, heartbeat syncs, pain wanes, study shows

When an empathetic partner holds a lover’s hand, their heart rates and breathing rates sync and her pain subsides, new research shows. Authors say such ‘interpersonal synchronization’ could play a role in the analgesic impacts of touch.

Eye contact with your baby helps synchronize your brainwaves

Making eye contact with an infant makes adults’ and babies’ brainwaves ‘get in sync’ with each other — which is likely to support communication and learning.

Isabelle Leboeuf, psychologue, psychothérapeute

Dans ma pratique thérapeutique, j’intègre l’hypnothérapie, la Thérapie Cognitivo-Comportementale et la Thérapie Focalisée sur la Compassion. J’étudie dans le cadre d’un doctorat les liens entre compassion et émotions sociales positives du point de vue de la psychopathologie expérimentale et des applications cliniques.

J’ai deux enfants, deux filleuls et une nièce. La compassion et l’amour sont les valeurs principales qui me servent de boussoles autant dans ma vie personnelle que professionnelle.

Les racines de la compassion

Avez-vous déjà ressenti la joie de la compassion (Ekman, 2016) ?

 Cette sensation particulière lorsque l’on aide quelqu’un et que l’on voit ses larmes se transformer en sourire ? Peut-être quelque chose d’infime comme un sourire offert qui éclaire un visage ? Quel a été votre ressenti ?

Ce moment auquel vous venez de penser fait partie des racines émotionnelles de votre compassion.

Je suis psychologue clinicienne et j’ai appris à suivre le « fil » d’une émotion, pour mieux la comprendre. (J’explore les racines, les ancrages émotionnels grâce aux processus de mémoire Bower, 1981). Par exemple si quelqu’un ressent une forte émotion qui semble incompréhensible, je lui demande à quel autre moment dans sa vie cette émotion a pu apparaitre. Et très souvent, un souvenir « racine » émerge.

Nos émotions n’ont pas seulement comme fonction d’organiser nos réactions corporelles, nos comportements et nos pensées ; elles organisent aussi notre mémoire et donc nos souvenirs.

Pour être sensible aux souffrances et les libérer, nous avons besoin d’une motivation : la Compassion (Gilbert 2014). La compassion organise nos émotions. Les situations que nous rencontrons sont imprégnées émotionnellement et les racines de nos souffrances vont guider notre motivation à aller vers ou à éviter nos souffrances.


Prenons un exemple, un paysan, au Moyen-Âge décide d’aller explorer une forêt. Cette décision et les comportements qui vont suivre sont guidés par une motivation. Selon le déroulement de l’histoire de ce paysan et les expériences qu’il aura pu vivre dans cette forêt, il aura appris à associer la forêt à différentes choses. S’il a récolté des champignons ou des fruits dans la forêt, il est possible que sa motivation pour y retourner soit la nourriture. Peut-ëtre y est-il allé pour rencontrer un Druide qui l’aura guéri, ou peut-être qu’il y aura fait une rencontre amoureuse avec, selon, des motivations de compassion ou d’amour romantique. Si dans son histoire, la forêt n’a été associée qu’à des situations dangereuses, il aura pu apprendre à avoir peur et une motivation de survie va le pousser à éviter de s’y rendre.

Peut-être que l’idée de rencontrer votre souffrance déclenche également l’une de ces motivations. Que ressentez-vous à l’idée d’explorer vos souffrances ?

Entrer en thérapie, c’est entrer en relation avec nos souffrances. Selon notre histoire et les racines de nos souffrances, nous allons avoir une motivation de compassion ou envie de fuir.


C’est la même chose pour le thérapeute. On me dit souvent : « Quel travail difficile vous faites !  Entendre la souffrance toute la journée doit être difficile ! » Et en effet, je suis souvent émue, touchée, parfois bouleversée, par la souffrance des personnes qui m’honorent de leur confiance. Il m’arrive parfois de pleurer après une séance ou à la fin d’une journée. Deux choses me permettent de bien vivre cette souffrance. La première est de l’accueillir pleinement, sans la posséder. Je crée en moi un espace chaleureux, sans jugement qui la laisse exister. Et je prends le temps de me reconnecter avec la joie de voir quelqu’un aller mieux, je prends le temps de ressentir la joie de la compassion.

Deux expériences sont nécessaires pour qu’une motivation de compassion nous poussent vers la souffrance. L’expérience de la souffrance et celle de la joie de la compassion.

Un conte catholique raconte qu’au Moyen Âge, un seigneur fut brulé pour des actes abominables pour lesquels il n’exprimait aucun remord. Sur le buché, on lui ordonna de demander pardon à Dieu. Il refusa. Mais alors que les flammes commençaient à endolorir sa chair ; il comprit la souffrance de ses victimes et implora le pardon, en larmes. Le conte dit que sa compassion lui ouvrit les portes du paradis.

Sans l’expérience de la souffrance il est difficile ; parfois impossible d’avoir de la compassion. Il arrive que l’on éduque les enfants à ne pas ressentir leurs émotions. « Ne soit pas triste ».

Une expression dit que les soigneurs ne descendent pas de la lumière mais qu’ils sortent des ténèbres. L’expérience de la douleur et de la souffrance permet une compréhension, une empathie qui sont une base pour la compassion.

Mais suffit-il d’avoir souffert pour avoir de la compassion ?

Il faut également avoir fait l’expérience de la joie de la compassion. Pour nous éclairer, j’ai demandé à quelques collègues formés à la Thérapie Focalisée sur la Compassion ce que leur évoquait la joie de la compassion. Voici leurs réponses :

Chris Fraser, thérapeute à Dublin aux États-Unis m’a raconté un souvenir d’enfance. Sa mère était triste et des larmes coulaient sur son visage. Il était encore très jeune mais spontanément il lui a frotté le dos. Il a senti sa tristesse s’apaiser et s’est dit : « c’est ça que je veux faire dans la vie ».

Will Devlin, psychologue clinicien britannique, m’a expliqué : « la thérapie me procure des sensations merveilleuses et me donne l’occasion d’assister au processus de changement, d’admirer la force, le courage et la détermination des personnes en situation difficile, et de partager la joie que les gens expérimentent quand ils trouvent des moyens d’améliorer leur vie. D’autres fois, cependant, cela me semble très difficile et douloureux : je peux me sentir impuissant, incompétent et sans espoir. Réfléchir à toutes ces expériences est, à mon sens, la clé pour comprendre le processus de thérapie et aider mes clients à donner un sens à leur esprit. » Will se sent profondément engagé à faire face à la souffrance et à faire tout ce qu’il peut pour la prévenir ou l’atténuer.

Bethan O’Riordan, conseillère et psychothérapeute chez Resilient Minds en Irlande, m’a expliqué que son fils a été très malade et a dû se rendre dans un hôpital spécialisé pour enfants. Elle a ressenti « une joie d’être sa mère, même si à cette époque il était si mal ». Pour faire face à cette situation difficile, elle « chantait, méditait et se connectait vraiment à la douleur de la situation ». Elle ne s’était « jamais sentie plus forte et plus capable de gérer. J’ai incarné ma compassion, à travers les larmes et la fatigue (je ne l’ai pas quitté pendant 4 jours) et la joie d’avoir pu être avec lui était immense ».

Leanne Rondeau, qui travaille dans un service de Universitaire de santé mentale et de bien-être à Montréal, Canada, a partagé que la mort de sa mère suite à une tumeur au cerveau (il y a 15 ans maintenant) était sa plus importante expérience de souffrance. Pour elle, « nous venons au monde par l’intermédiaire de nos mères et quand elle est morte, j’ai senti qu’une partie de moi mourait avec elle. Cependant, les petites lueurs de folie, d’amusement, de légèreté ou de bizarreries nous ont rapprochées de plus en plus profondément. Si j’évoquais toutes les stupidités et l’amusement que nous avons eu pendant ces mois sombres, je ne suis pas sûr que cela serait compris en dehors du contexte, et cela pourrait en fait sembler assez choquant (comme « l’étranger » de Camus qui fume une cigarette à la morgue). Cependant, à la fin, ces éléments ont été ce qui a préservé notre humanité, notre santé mentale et nos convictions. Alors, en regardant en arrière, mon rire coule aussi facilement que mes larmes. »

La joie de la compassion est un guide, une boussole qui nous permet d’aborder la souffrance avec confiance et sérénité. Elle nous permet de rester ouvert, calme et créatif face à des situations critiques et difficiles. Elle nous offre du courage et nous aide à réguler nos émotions.

La joie de la compassion est une racine qui ancre la force de notre compassion.

Un très grand merci à tous les collègues qui ont soutenu cet article.

Traduction: Avez vous le souvenir d’un moment où vous avez aidé quelqu’un?
Comment vous êtes-vous senti?
Ces souvenirs sont les graines de la compassion
Comment serait votre vie si la joie de la compassion pouvait croître?

Bower GH (1981) Mood and memory. Am Psychol 36: 129–148.

Ekman, P. (2016). What scientists who study emotion agree about, Perspectives on psychological science. 11, 1, 31-34.

Gilbert P (2010) Compassionate mind: A new approach to life’s challenges. London: Constable-Robinson. Oaklands CA: New Harbinger.

Isabelle Leboeuf est psychologue, psychothérapeute

Elle intègre dans sa pratique libérale l’Hypnothérapie, les Thérapies Cognitives et Comportementales, et les Thérapies Focalisées sur la Compassion. Elle étudie actuellement dans le cadre d’une Thèse en Psychologie les liens entre la Compassion et les Emotions Positives Sociales du point de vue de la psychopathologie expérimentale et des applications Cliniques.