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Nos émotions sont politiques

Je lis actuellement le hors-série Le Monde / La Vie, Géopolitique des émotions : comment la peur, la colère et l’espoir agitent le monde. Le titre fait écho au livre de Dominique Moïsi, La Géopolitique des émotions, paru en 2008, dans lequel il montre que les émotions ne sont pas seulement des expériences individuelles : elles façonnent aussi les rapports de force entre les citoyens, les sociétés et les États. Le hors-série a eu la bonne idée d’inviter l’une des chercheuses qui, selon moi, synthétise aujourd’hui le mieux les données de la science sur les émotions, le Docteure Linda Feldman Barrett

On dit beaucoup de choses sur les émotions, mais on oublie souvent que ce que nous racontons d’elles est une construction culturelle. Une émotion n’existe jamais seule : elle est nommée, interprétée, valorisée ou au contraire disqualifiée. Dire d’une personne qu’elle est anxieuse n’évoque pas la même chose que dire qu’elle est une colère. L’activation physiologique est la même, pourtant les deux émotions n’appellent ni les mêmes explications, ni les mêmes réponses. C’est précisément pour cette raison que les émotions sont politiques. Nommer une émotion, ce n’est pas seulement la décrire ; c’est déjà orienter la manière dont on va la comprendre et ce que l’on attendra de ceux qui la ressentent

Ce n’est sans doute pas un hasard si, ces derniers jour, les pouvoirs publics ont repris dans une communication officielle le terme d’éco-anxiété, en pathologisant cette émotion et en donnant des recommendations thérapeutiques. Parler d’éco-anxiété c’est définir notre perception du drame actuel comme étant un élément potentiel du futur. Or, il ne faut pas aller bien loin pour réaliser qu’il ne s’agit pas d’un futur possible, mais d’une réalité immédiate

Les incendies, bien sûr, le réchauffement climatique mais aussi une baisse moyenne de 69 % des populations animales surveillées depuis 1970, la présence de polluants dans notre eau que nous ne pouvons pas retirer; du plastique dans nos organes; des bébés qui naissent avec plus de 100 molécules chimiques dans leur cordon; des composés perfluorés (PFAS) liés à la fabrication du Téflon, perturbateurs endocriniens, ayant des effets neurоlоgiques associés sont trouvé dans les laits maternels. Une étude de l’EWG (Environmental Working Group) a détecté jusqu’à 287 substances dans le sang du cordon ombilical! 

Dans ce contexte, présent, parler d’anxiété plutôt que de colère est politique, car la colère engage le collectif alors que l’anxiété demande une régulation individuelle. Parler d’éco-anxiété, c’est suggérer que la réponse se trouve d’abord du côté de la régulation psychologique : apprendre à mieux gérer son inquiétude, retrouver de l’apaisement, consulter si nécessaire

Mais si l’on parlait davantage d’éco-colère ou d’éco-indignation, les solutions envisagées seraient probablement différentes. La colère est une émotion tournée vers l’injustice ; elle pousse plus facilement à l’action collective. Ce simple déplacement des mots change déjà notre manière de penser le problème. Et c’est précisément en cela que le langage des émotions n’est jamais neutre

La tristesse de ce qui est perdu, l’espoir d’un monde nouveau, toutes ces émotions font bel et bien partie de nos émotions face au drame de l’écologie 

En lisant cette lettre, peut être penserez-vous qu’une psychologue ne doit pas être politique

Je suis d’accord sur un point : je ne fais pas de politique partisane

En revanche, je travaille quotidiennement avec la souffrance humaine. Et lorsque cette souffrance est liée à des phénomènes collectifs, qu’il s’agisse de précarité, de violences, de discriminations ou de dégradation de notre environnement, l’épanouissement psychologique ne relève plus uniquement de la responsabilité individuelle ou du travail sur soi

Alors, faut-il avoir peur de l’état actuel de notre environnement ? Oui, il en va de notre survie. La peur n’est pas une faiblesse. C’est une émotion profondément adaptative. Elle attire notre attention sur une menace et nous prépare à agir

Le véritable enjeu n’est pas de supprimer cette peur, mais de l’accompagner. Transformée en courage, elle peut nourrir l’engagement. Accompagnée par la colère face à l’injustice et par l’espoir d’un monde différent, elle peut devenir une force de changement.

Collectivement, nous pouvons et nous devons faire mieux. C’est notre responsabilité

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