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La sagesse de la colère

Il y a une vingtaine d’années, alors que j’étais stagiaire dans un service de psychiatrie, la psychologue qui me supervisait m’a fait remarquer que mon comportement était inhabituel. Je demandais tous les soirs à rester après le travail. Le lieu était en effet pesant, la souffrance des patients dans le service était intense et une boule d’angoisse me montait tous les matins en arrivant dans l’immense hôpital entouré d’un mur blanc. L’histoire du lieu aussi était comme un fantôme qui rodait même de jour. Je restais pour éplucher les dossiers. J’avais un besoin viscéral de comprendre. Pourquoi ? Pourquoi tant de souffrances, quelles en étaient les causes, quel était le sens ? Il y en avait forcément un, il fallait que je le trouve.

Après plusieurs semaines, je suis allée marcher dans les champs avec une profonde colère existentielle. Je suis tombée à genoux, seule au milieu des vaches et j’ai crié. J’ai crié de toutes mes forces en demandant « Pourquoi ? »

Personne n’a répondu mais il m’est apparu à ce moment-là que je demandais au monde de répondre à mes règles, à mes attentes. Et que c’était à moi de changer ma vision et pas au monde de m’expliquer. 

Ce fut comme une douche libératrice. Toutes mes tentions ont disparu d’un coup et un nouveau monde m’est apparu. Un monde qui n’est pas juste mais qui a ses règles, ses lois que je continue toujours de découvrir aujourd’hui.

Cette nouvelle vision du monde est bien plus inconfortable mais aussi, paradoxalement bien moins douloureuse. Elle me permet dans mon quotidien d’accueillir toutes les souffrances sans vouloir les passer au filtre de ma vision du monde. Ma colère existentielle m’a permis d’apprendre à vivre et à travailler avec l’inconnaissance.

La colère nous permet de comprendre lorsque quelque chose nous empêche d’atteindre nos objectifs. Les objectifs que nous avons au quotidien sont le reflet de nos motivations, de nos valeurs, de notre vision du monde. Si le jeu est une de mes valeurs et que je m’amuse à jeter une balle dans un panier, je vais me sentir joyeux. Mais si mon chien vient voler la balle, je vais avoir deux façons de voir la situation. Soit le chien m’empêche de jouer, je vais alors me mettre en colère et voir mon chien comme un adversaire à maitriser. Je peux aussi voir que le jeu est important pour moi et y intégrer le chien. Je vais alors pouvoir ressentir de la joie à nouveau. On va jouer ensemble. 

La colère est la porte d’entrée d’une connexion à quelque chose de plus grand que nous. Elle nous offre une opportunité de mieux comprendre notre environnement immédiat, nos entraves bien sûr, mais aussi nos objectifs, nos règles, nos valeurs et même notre vision du monde. 

La nature a toujours été pour moi un lieu de compassion. Lorsque je marche longtemps dans la nature, j’offre à mon psychisme un contenant plus large. Je peux laisser mes pensées se promener, vagabonder en prenant tout l’espace dont elles ont besoin. Je sais que personne ne sera blessé par ma colère, que je ne serai pas jugée par les vaches ou les arbres que je rencontre et je me sens accueillie. Et vous quel est votre espace de compassion ? Quelle est la sagesse de votre colère ?  

Isabelle Leboeuf, est Docteure en psychologie clinique et psychothérapeute à Lille, France. Elle est experte en joie sociale et en compassion. Dans son cabinet privé, elle intègre l’hypnothérapie, la thérapie cognitivo-comportementale et la thérapie fondée sur la compassion.

Le fantôme de la compassion

Ce texte est une fiction inspirée d’un patchwork de faits réels issus de mon travail de thérapie. Toute ressemblance à une personne réelle est fortuite. J’écris ce texte pour une amie qui se reconnaitra peut-être. Peinture, Briton Rivière, Compassion; photoshopée par Ghost Run 3.

Bruno aime conduire sa moto. Il aime sentir les vibrations remonter le long de sa colonne. Sentir que son corps et son esprit sont pleinement engagés dans la conduite et qu’il maitrise son engin. Enfin, il aimait. C’est toujours le cas, mais depuis quelques temps, elle reste au garage. Aujourd’hui la simple pensée de conduire sa moto lui fait peur. Il vient me voir quelque mois après le décès de son grand-père car depuis qu’il est parti, rien ne va plus.  

Il est en arrêt de travail et l’angoisse prend de plus en plus de place. Il n’accepte pas le départ brutal de son grand-père mais sans comprendre pourquoi. Oui, bien sûr, il l’aimait mais « à son âge, c’était normal qu’il parte ». Il pense qu’il ne devrait pas réagir comme ça. Il s’en veut et a le sentiment de tomber. Il chute mentalement. Il se voit glisser de sa moto, tomber de son destrier noir, sans moyen de se retenir. Son armure l’empêche de se rattraper. Il se sent figé, coincé et ses pensées sont comme des films d’horreur qui le hantent. 

J’apprends à Bruno à respirer en gonflant le ventre sur l’inspiration et en ralentissant doucement son expiration. On s’entraine ensemble. Le coté mécanique de la chose lui plait. Il comprend vite que l’oxygène est le carburant d’une réaction de combustion dans le corps. Les molécules d’O2 vont libérer un courant électrique au contact de la membrane cellulaire gorgée de sucre. C’est cette réaction qui permet de libérer l’énergie nécessaire aux muscles pour se contracter. L’énergie est transformée et du CO2 est libéré. Plus il respire intensément, plus la combustion est forte. L’hyperventilation est à la base de ses crises d’angoisse. Ces moments où il a paniqué sur sa moto. Il a dû s’arrêter pour reprendre ses esprits. La chaleur, son cœur qui battait à 200, sa tête qui s’est mise à tourner, le sentiment de perdre ses repères et surtout, surtout, l’impression qu’il allait y rester. Ça a été une expérience horrible. Il n’en a parlé à personne mais c’est revenu. Insidieusement, l’angoisse s’est glissée comme une anguille sous son cuir et elle ne l’a plus lâché. 

Avec la respiration, il retrouve pour la première fois un sentiment de contrôle. Il comprend un peu mieux ce qui s’est passé. Il est rassuré d’avoir un diagnostic. Ok, c’est une attaque de panique, mais hors de question de remonter sur sa moto pour l’instant. Ce n’est pas le manque d’envie mais l’idée d’avoir un accident est toujours là. Sa femme et ses filles sont trop importantes pour lui. Surtout que sa deuxième vient de naître et elle ne va pas bien. 

Dans les semaines qui suivent la santé de sa fille se dégrade et le pronostic vital est engagé. Pour Bruno, c’est la descente aux enfers. Mais il veut être là pour sa famille. Il va à l’hôpital chaque fois qu’il le peut. Nos séances s’espacent mais il continue à venir.

Il m’annonce un jour qu’il a quelque chose à me dire mais qu’il est gêné. Il a honte, et pense que je vais le prendre pour un fou. Je lui réponds que je suis la première folle dans la pièce, qu’il peut être à l’aise. Je plaisante en disant que chez les psy, c’est une question d’éthique. Alors il raconte. Il voit son grand-père juste avant de s’endormir. C’est plus que de l’imagination. Il le sent, il le voit, il est là et il n’est pas seul. Ceux qu’il aime et qui sont partis sont là aussi. 

Je lui explique :

« C’est plus fréquent que ce que l’on imagine et dans le contexte de ce que vous vivez, ça peut avoir du sens. »

Bruno : « C’est ridicule de penser qu’il y a quelque chose après la mort. » 

Isa : « Personne ne sait ce qu’il y a après. Objectivement, il n’y a pas de possibilité de tester une hypothèse sur ce sujet. Il n’y a que des croyances. Ce qui est ridicule c’est de prétendre savoir. Chacun est libre de croire ou de ressentir les choses. »

Mais ce qu’il ressent c’est de la peur. Ça le terrorise. Il se sent menacé. Il ne comprend pas ce qui se passe. Il me demande : 

« Pourquoi est-ce qu’ils sont là ? »

Isa : « Quelle pourrait être la motivation de votre grand-père ? Vous le connaissez bien. Qu’est ce qui pourrait l’amener à venir vous voir aujourd’hui alors que la vie de votre enfant ne tient qu’à un fil ? »

Bruno : « C’est sûr qu’il veut m’aider. C’est ce qu’il a toujours fait, m’aider. Peut-être qu’il veut être là pour accueillir ma fille de l’autre côté ? »

Isa : « Qu’est-ce que vous ressentez quand vous pensez à ça ? »

Bruno : « Je me sens apaisé, rassuré qu’il soit là, au cas où, je saurai que ma fille n’est pas seule dans le noir. » 

Suite à cette discussion, les fantômes de Bruno ont continué à venir. Mais ils ont changé d’apparence. Ils n’étaient plus sombres et effrayants, mais lumineux et réconfortants. 


Bruno a dû faire face au décès de son enfant. Une épreuve très difficile. Mais il a pu rester connecté à ses émotions. Il a vécu la tristesse du deuil avec sa famille et les angoisses se sont progressivement estompées. Il a pu dire au revoir à sa fille et à son grand-père en même temps. Avec le recul il a validé que son grand-père a été comme un deuxième père pour lui. Il s’est occupé de lui dans les premières années de sa vie et c’est lui qui le réconfortait. Chaque fois qu’il vacillait, il allait le voir. Son grand-père prenait le temps de l’écouter sans juger et il sentait sa présence bienveillante. Même quand il n’était pas là, il avait le sentiment qu’il veillait sur lui. Son départ brutal l’a laissé avec un sentiment de manque très difficile. Après avoir accueilli la tristesse de l’absence de sa fille et de son grand-père, Bruno retrouve de la chaleur en pensant à eux deux. Il les voit ensemble. Il imagine que son grand-père prend soin de sa fille et il se sent apaisé. La colère s’estompe et laisse la place à un sentiment d’amour, avec toujours de la tristesse mais qui devient progressivement plus supportable. 

Bruno a finalement décidé de vendre sa moto. Il a pu retrouver un sentiment de sérénité lorsqu’il y pense. Il a même reconduit sans angoisses, mais ce n’est plus pareil. Il a repris le travail mais c’est un homme différent aujourd’hui. La vie l’a obligé à changer. Il a perdu certaines certitudes mais a découvert en lui un nouvel équilibre et de nouvelles envies…

Isabelle Leboeuf est Docteure en psychologie clinique et psychothérapeute à Lille, France. Elle est experte en joie sociale et en compassion. Dans son cabinet privé, elle intègre l’hypnothérapie, la thérapie cognitivo-comportementale et la thérapie fondée sur la compassion.

Tristesse

Lorsque je ressens une tristesse, tout mon corps semble se vider de son énergie. Une douce brume colorée de larmes diffuse à l’arrière de mes yeux et descend dans ma poitrine. J’ai envie de me blottir, en boule dans un fauteuil confortable ou sous une couette chaude ; envie de me laisser aller à penser à cette chose, si précieuse que j’ai perdue.

Il y a deux façons de voir les trésors que la vie nous enlève. On peut penser qu’ils disparaissent, ou se réjouir de les avoir récoltés, de s’être enrichi de leur rencontre et de l’aventure qu’ils nous ont procurés. La tristesse a pour fonction de permettre le renoncement.

Le grand paradoxe, est qu’elle nous permet de lâcher prise de nos trésors, pour partir vers de nouvelles aventures, riche intérieurement de ce que nous avons vécu.

On parle souvent de l’apaisement que procure l’acceptation de nos émotions. On omet que c’est par la tristesse que l’on peut lâcher prise de nos attentes, de nos espoirs déçus, de nos exigences malmenées par notre humanité.

N’ayons pas peur de vivre pleinement notre tristesse, elle n’est pas la dépression. La douce mélancolie du renoncement est le plus court chemin vers la joie.

Est-ce étrange ?

Si l’on permet à la tristesse d’hiberner, la joie ne s’en éveille que plus printanière. Le renoncement n’est pas une perte mais un renouvellement.

Notre cœur ne peut que grandir et s’il se brise, ce n’est que pour laisser germer les graines de la compassion…


ÉTUDE DE CAS : SUZANNE

Par le Pr Lou Cozonilo (article traduit et partagé avec l’aimable autorisation de l’auteur)

Suzanne est venue en thérapie en se plaignant d’épuisement et de dépression. Elle élevait deux enfants, occupait un emploi à temps partiel et soutenait son mari au chômage. Tout en disant qu’elle comprenait la difficulté de son mari à trouver du travail – « les managers d’âge moyen ne sont pas facilement embauchés  » – elle ruminait le fait qu’il ne semblait pas en recherche active et qu’elle rentrait à la maison après une longue journée de travail alors qu’il n’avait pas fait grand-chose dans la maison. Suzanne rentrait du travail, cuisinait, s’occupait des enfants, nettoyait la maison, se levait tôt et emmenait les enfants à l’école. Ses week-ends consistaient à rattraper toutes les tâches qu’elle n’avait pas pu accomplir pendant la semaine. Elle savait qu’elle était fatiguée et elle comprenait pourquoi. Cependant, elle était devenue préoccupée par sa dépression et ses récentes pensées suicidaires. « Ma vie est belle », m’a dit Suzanne. « J’ai des enfants, un mari, un bon travail, la santé, alors pourquoi mes pensées dérivent-elles vers le suicide ? Cela doit être un déséquilibre chimique. »

Lors de nos premières séances, j’ai remarqué que Suzanne me posait toujours des questions sur ce que je ressentais. Elle semblait très sensible à mes expressions faciales, mes mouvements et mes gestes. A quelques reprises, elle m’a demandé si je mangeais bien et si je me reposais suffisamment. Elle a alors commencé à m’apporter du café et un muffin à nos entretiens parce qu’elle pensait que je ne mangeais pas assez. Un jour où j’ai dû changer l’heure d’un rendez-vous, elle a répondu très rapidement en disant qu’on pouvait sauter la séance si j’étais trop occupé ou fatigué pour la voir cette semaine-là. Il est devenu clair qu’en dépit du fait qu’elle me payait pour prendre soin d’elle, elle s’était en fait donné la mission d’être ma gardienne. Elle m’avait ajouté à sa liste de responsabilités.

Suzanne a grandi, fille unique dans une grande famille traditionnelle. Sa famille n’a jamais répondu à ses besoins et à ses sentiments. Elle était jugée chaque jour en fonction de sa capacité à aider sa mère, à répondre aux besoins des hommes et des garçons qui étaient servis. Les croyances culturelles et religieuses de Suzanne ont également renforcé ce type de structure familiale. En vieillissant, ses systèmes d’imitation, de résonance et de miroir primitifs et réflexifs ont été renforcés et affinés au point où elle se targuait de pouvoir « lire dans l’esprit » des autres. Parfois, elle soupçonnait qu’elle pouvait être clairvoyante parce qu’elle pouvait prédire les besoins des autres quelques instants avant qu’ils ne lui demandent quelque chose, « comme ce gars : Radar dans l’émission MASH » Malheureusement, elle n’a jamais appris à se connaître elle-même, à être consciente de ses sentiments, ou à exprimer ses besoins.

Dans l’esprit de Suzanne, être utile c’est être aimée, être aimée c’est être connectée, et être connectée c’était survivre. Elle a réalisé qu’elle était attirée et attirante pour les hommes dépendants qui répondaient à son besoin de prendre soin, et qu’elle a façonné ses enfants pour qu’ils soient dépendants afin qu’elle se sente toujours utile, et donc aimée. L’expérience de Suzanne suggère que si les systèmes de résonance sont automatiques, avoir un sens de soi et être conscient de ses propres besoins et émotions nécessite une relation miroir, une relation qui vous respecte et vous aide à vous connaître. En raison de sa famille et de sa culture, le cerveau de Suzanne a été façonné pour servir de complément aux autres.

Au cours de la thérapie, Suzanne a appris la source de sa dépression. Elle a découvert de nombreuses choses dont elle avait besoin : des vacances, plus d’aide de son mari, un emploi du temps plus facile et du temps chaque semaine pour se détendre, se faire coiffer ou passer du temps avec des amis. Ses pensées suicidaires intrusives ont pu être comprises comme son désir de tuer la partie d’elle-même qui vivait complètement pour les autres. De nombreux clients en psychothérapie sont dans une condition similaire avec une frontière inadéquate entre eux-mêmes et les autres en tandem avec une incapacité à être conscients de leurs propres sentiments et besoins. La prise de conscience, l’exploration et l’expression consciente de soi dans les récits sont des éléments essentiels de la plupart des formes de psychothérapie.

Extrait du livre du Dr Cozolino, The Neuroscience of Human Relationships.

Le Dr Lou Cozolino pratique la psychothérapie et la psychologie clinique à Beverly Hills, en Californie. Il a obtenu son doctorat en psychologie clinique de l’UCLA. Il est professeur à Pepperdine depuis 1986 et donne des conférences dans le monde entier sur la psychothérapie, les neurosciences, les traumatismes et l’attachement.

Avec plus de 30 ans d’expérience en tant que psychothérapeute et coach, Lou travaille avec des adultes, des adolescents et des familles qui font face à une grande variété de défis de la vie.

La principale méthode de Lou en tant que thérapeute est celle de la connexion, de l’harmonisation et de l’interaction. Travaillant principalement à partir d’un modèle de traitement psychodynamique, il utilise également des stratégies et des techniques issues des autres formes de thérapie qu’il a étudiées, notamment la TCC, les systèmes familiaux et l’humaniste / existentiel.

L’ATTACHEMENT EN PSYCHOTHÉRAPIE

Par le Pr Lou Cozonilo (article traduit et partagé avec l’aimable autorisation de l’auteur)

Au fur et à mesure de notre développement, notre cerveau et notre esprit s’adaptent aux circonstances physiques et sociales dans le but d’optimiser nos chances de survie. Cela signifie, entre autres, que nous nous adaptons à ceux qui nous entourent et que nous apprenons ce qu’il faut ressentir et ne pas ressentir. Nous apprenons également ce dont nous devons être conscient et ce qui devrait être exclu de la conscience, et comment se comporter avec et envers les autres. La question centrale est de savoir si les autres sont une source de sécurité ou de danger, de confort ou d’anxiété. La façon dont nous nous comportons sur la base de l’accumulation de ces expériences est ce qui façonne notre schéma d’attachement. L’attachement existe sur un spectre ; si vous avez eu la chance d’avoir grandi avec au moins un adulte aimant qui vous a fait vous sentir constamment en sécurité, alors vous avez probablement développé un attachement « sécure » avec lui.

Les clients qui viennent en thérapie avec la capacité de développer ces types d’attachements sereins peuvent nous utiliser pour réguler leur anxiété. Étant donné que le client a déjà l’expérience des flux et reflux d’une relation cohérente et réconfortante, il a plus de facilité à se connecter et à réguler ses émotions en présence du thérapeute. Ainsi, les personnes solidement attachées sont généralement plus faciles à apaiser et plus désireuses de participer à une relation thérapeutique. Mais que se passe-t-il avec les clients qui ont un attachement non « sécure » ?

Les clients dont l’attachement n’est pas « sécure » peuvent être assis sur le même siège avec les mêmes problèmes et éventuellement dire les mêmes mots, mais ils regardent le thérapeute de l’autre côté d’un écran protecteur. Ils ont établi ces défenses il y a longtemps pour se protéger de la douleur et de la déception d’un manque de disponibilité, de soins et d’harmonisation émotionnelle de la part de ceux dont ils dépendaient.

La grande question… comment les aider à développer un attachement sécure avec vous ? Et comment réécrire les souvenirs des premières expériences négatives avec un nouvel ensemble d’expériences basées sur vos capacités à être cohérent, présent et à l’écoute ? Ne serait-ce pas génial s’il y avait un manuel simple et direct pour ça ! La réalité est qu’il n’y a pas de ligne de conduite qui convienne à tout le monde, mais le re-parentage qui peut avoir lieu en thérapie s’est avéré efficace pour soutenir le développement d’attachements sécures et améliorer la croissance personnelle.

Tout comme la parentalité la première fois, la réparation peut être longue et difficile, avec de nombreuses difficultés en cours de route. Il faut de la patience, de la cohérence et une régulation émotionnelle de la part du thérapeute. Souvent, le client essaiera de déclencher une réaction familière (inconsciemment bien sûr) dans le but de vous amener à y répondre de la manière dont leurs parents l’ont fait, renforçant ainsi le cycle qui est le plus confortable pour eux. S’ils s’attendent à un rejet, ils peuvent se rendre dignes d’être rejetés en agissant, en vous critiquant, en manquant des séances et en « oubliant » de payer leur facture. S’ils s’attendent à voir leurs limites violées en étant séduits, ils se rendront disponibles pour la violation, agiront de manière séduisante et se mettront en colère, que vous soyez à la hauteur ou non de leurs attentes. Dans un sens, le travail du client est de vous prendre en otage dans sa douleur passée, et votre travail est d’échapper à la capture, tout en nommant ce qui se passe et en restant favorable au processus. Raisonner en fonction de ces trois étapes peut être utile :

Étape 1 : devenez la figurine d’attachement qu’ils n’ont pas eu :

Vous devez être le parent dont ils avaient besoin mais qu’ils n’ont pas reçus – quelqu’un qui est présent, reste à l’écoute d’eux et respecte leur point de vue. Le but de ceci est d’arriver au point dans la relation où le client se rend compte qu’il continue à utiliser ses défenses même si elles ne sont plus nécessaires – Carl Rogers était excellent dans ce domaine.

Deuxième étape : encouragez-les à pleurer le rôle parental qu’ils n’ont jamais reçu :

Lorsqu’une véritable connexion est établie, il y a souvent l’émergence de tristesse et de chagrin. Ces émotions sont en réaction au fait de ne pas avoir obtenu ce dont ils avaient besoin en tant qu’enfant et à la réalisation que leurs réactions défensives les ont empêchées d’obtenir ces choses à l’âge adulte. Ce chagrin doit être écouté, encouragé et recevoir le respect qu’il mérite. Au fil du temps, vous pouvez encourager les clients à faire des expériences sur de nouvelles façons de se connecter avec les autres. Rappelez-leur de temps en temps que le deuil est une étape à traverser, pas un style de vie. Ce n’est pas un état émotionnel dans lequel vous voulez qu’ils soient piégés.

Troisième étape : Expérimentez de nouveaux comportements :

Le processus de remodelage neuronal se produit pendant les expériences de vie après que de nouvelles façons de se connecter et d’interagir avec les autres aient été discutées et planifiées. Chaque client avec des antécédents d’attachement non sécurisés aura une longue liste d’expériences passées avec des résultats négatifs. La première étape consiste à arrêter de faire les choses qui ne fonctionnent pas. Au fur et à mesure qu’ils expérimentent de nouveaux comportements, la thérapie devient le creuset de la planification et de l’analyse post hoc de nouvelles formes d’interaction. Les plus grands défis avec lesquels vous pouvez aider les clients sont leurs défauts et leur honte.

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Le Dr Lou Cozolino pratique la psychothérapie et la psychologie clinique à Beverly Hills, en Californie. Il a obtenu son doctorat en psychologie clinique de l’UCLA. Il est professeur à Pepperdine depuis 1986 et donne des conférences dans le monde entier sur la psychothérapie, les neurosciences, les traumatismes et l’attachement.

Avec plus de 30 ans d’expérience en tant que psychothérapeute et coach, Lou travaille avec des adultes, des adolescents et des familles qui font face à une grande variété de défis de la vie.

La principale méthode de Lou en tant que thérapeute est celle de la connexion, de l’harmonisation et de l’interaction. Travaillant principalement à partir d’un modèle de traitement psychodynamique, il utilise également des stratégies et des techniques issues des autres formes de thérapie qu’il a étudiées, notamment la TCC, les systèmes familiaux et l’humaniste / existentiel.

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Son livre: « la neuroscience de la psychothérapie: guérir le cerveau social » est disponible en français.

Thérapie Fondée sur la Compassion : être présent à soi

Aider nos patients à cultiver de l’auto-compassion peut les aider à transformer leur relation avec eux-mêmes. Le Dr Chris Irons, psychologue clinicien et spécialiste de la thérapie fondée sur la compassion, participe au développement de cette approche qui aide de plus en plus les patients avec différents types de difficultés psychologiques. Il explique pourquoi apprendre à pratiquer l’auto-compassion implique une force et un courage réels.

« Comment traitez-vous votre meilleur ami ou un être cher ? S’ils ont des difficultés, qu’essayez-vous de faire pour eux ? » Normalement, ces questions sont relativement faciles à répondre pour mes patients. Mais lorsque je leur demande s’ils ont tendance à se traiter avec le même type de soin, de préoccupation et de soutien, ils secouent généralement la tête.

Bien que nous réfléchissions rarement au type de relation que nous entretenons avec nous-mêmes, des études ont montré qu’il existe des différences marquées – que ce soit sur le plan du système immunitaire, de la neurobiologie, de l’estime de soi, de la détresse psychologique ou de la santé mentale – entre ceux qui se traitent avec beaucoup d‘hostilité, d’autocritique et de haine, par rapport à ceux qui entrent en relation avec soutien, compréhension et encouragement. Cette dernière dimension – également appelée auto-compassion – est en train de devenir un domaine d’intérêt clé dans un certain nombre de thérapies, mais en particulier, dans le cadre de la thérapie fondée sur la compassion (TFC).

La compassion est souvent définie comme « une sensibilité à la souffrance de soi et des autres, avec un engagement à la soulager et à limiter son retour ». Une version concise est : le désir d’être utile ou non nuisible. Il y a eu une explosion de recherches montrant les avantages de cultiver et d’avoir des niveaux plus élevés d’auto-compassion. La TFC a été développée par le Professeur Paul Gilbert, initialement pour aider les patients avec des niveaux élevés de honte et d’autocritique. Les données scientifiques concernant cette approche évoluent rapidement en concernent un large éventail de difficultés psychologiques, notamment les traumatismes, les troubles de l’alimentation ou les psychoses.

L’un des aspects clés de la TFC est la reconnaissance du fait que, bien que de cultiver une plus grande auto-compassion soit important et souvent bénéfique, de nombreux patient expriment des blocages. Une grande partie du travail de TFC vise à comprendre, à tolérer et à réduire les peurs, les blocages et les résistances à la compassion. En termes d’auto-compassion, on peut avoir la crainte que cela :

  • Rende plus faible ou vulnérable
  • Rende indulgent ou paresseux
  • Implique un désinvestissement ou un décrochage
  • Signifie que l’on renonce à une exigence critique envers soi-même

Contrairement à ces croyances, l’auto-compassion n’est associée à aucune de ces dimensions. L’auto-compassion – et la compassion plus largement – se basent sur la force et le courage. Elle implique de remarquer et d’aller vers notre souffrance propre – comme faire face à un traumatisme, à des souvenirs de honte ou à des peurs comme dans l’agoraphobie – ce qui n’est ni facile ni faible ni indulgent. Il faut du courage pour s’engager vers notre propre douleur, tout comme il faut parfois du courage pour faire preuve de compassion envers les autres (par exemple, le pompier qui court dans un bâtiment en feu pour sauver quelqu’un).

Tout comme il existe de nombreux itinéraires vers le centre de Londres, il existe de nombreux itinéraires pour aider les patients à développer une relation plus compatissante avec eux-mêmes. Mais comme pour apprendre une nouvelle langue, un nouvel instrument de musique ou un nouveau sport, la motivation et la pratique sont essentielles. Un bon point de départ avec les patients peut être le court exercice suivant :

Demandez-leurs de penser à quelqu’un dans leur vie – un adulte – pour qui ils se sentent concernés ; quelqu’un envers qui ils ont un sentiment de chaleur, de gentillesse ou même d’amour. Invitez votre patient à imaginer parler à cette personne, en utilisant un ton de voix qui montre sa chaleur et son attention envers elle. Demandez-leur d’essayer vraiment d ’« entendre » ce ton de voix dans leur esprit. Maintenant, en conservant ce ton de voix, peuvent-ils rester à cette place et se poser la question suivante : « Quelle petite chose pourrais-je faire aujourd’hui qui impliquerait de me traiter comme si je prenais soin de cette personne? »

Chris Irons

Chris est psychologue clinicien et co-directeur de Balanced Minds. Il travaille avec Paul Gilbert, le fondateur de la TFC, depuis 1999, et s’intéresse aux développements théoriques et cliniques et aux adaptations de la TFC en tant qu’approche psychothérapeutique scientifique. Il est l’un des principaux formateurs et superviseurs de la thérapie fondée sur la compassion. Il a publié de nombreux articles de recherche, chapitres de livres et livres sur la TFC, notamment The Compassionate Mind Workbook et The Compassionate Mind Approach to Difficult Emotions: Using Compassion Focused Therapy qui n’ont pas encore été traduits. Il participera en mai 2021 à un cycle de formations traduites en français: www.lippc2s.fr

Il a également participé à la création d’une application TFC interactive. Pour plus d’informations, visitez :

https://www.apps.psyt.co.uk

La façon juste de se mettre en colère

La colère est un outil qui nous aide à comprendre et à répondre à des situations sociales bouleversantes. Mais comment peut-on éviter de perdre le contrôle ?

PAR TODD KASHDAN, ROBERT BISWAS-DIENER | Publié avec autorisation, cet article a été publié en anglais par Greater Good Magazine

La colère n’est ni bonne ni mauvaise en soi – c’est ce que l’on en fait qui compte.

La colère est mieux comprise comme un outil qui nous aide à lire et à réagir aux situations sociales difficiles. La recherche indique en grande majorité que le ressenti de colère augmente l’optimisme, la créativité et les performances – elle suggère que l’expression de la colère peut mener à des négociations plus fructueuses, dans la vie ou au travail.

En fait, réprimer la colère peut être source de souffrance. Le Dr Ernest Harburg et son équipe de l’École de santé publique de l’Université du Michigan ont passé plusieurs décennies à suivre les mêmes adultes dans une étude longitudinale de la colère. Ils ont constaté que les hommes et les femmes qui cachaient la colère qu’ils ressentaient en réponse à une attaque injuste se sont ensuite retrouvés plus susceptibles de contracter une bronchite et des crises cardiaques, et étaient plus susceptibles de mourir plus tôt que leurs pairs qui laissaient entendre leur colère lorsque d’autres personnes étaient ennuyeuses. 

Lorsque la colère surgit, nous nous sentons appelés à prévenir ou à mettre fin aux menaces immédiates à notre bien-être ou au bien-être de ceux qui nous tiennent à cœur. L’altruisme naît souvent de la colère ; quand il s’agit de mobiliser d’autres personnes et de créer un soutien pour une cause, aucune émotion n’est plus forte. C’est une erreur de présumer que la gentillesse, la compassion, l’amour et l’équité s’alignent d’un côté d’un continuum, et la colère, la rage et l’aversion d’un autre côté. La positivité seule est insuffisante pour nous aider à naviguer dans les interactions et les relations sociales. Une société saine n’est pas une société sans colère.

Il est certainement intelligent d’avoir de la prudence autour de la colère, tout comme le fait de garder à l’esprit qu’elle ne doit pas être surutilisée ou utilisée avec tout le monde. Sous ces réserves, l’expression d’une colère authentique peut être tout à fait appropriée chez certaines personnes et dans certaines situations. La question est de savoir comment faire pour ne pas la laisser aller trop loin. Quelle est la bonne façon de se fâcher ?

Comment gérer la colère

Lorsque vous voulez exprimer de la colère ou une émotion négative, une façon de le faire est de commencer par ce que nous appelons « l’avertissement d’un inconfort ». Faites savoir explicitement aux autres que vous ressentez des émotions intenses et qu’à cause de cela, il vous est plus difficile que d’habitude de communiquer clairement. Excusez-vous à l’avance, pas pour vos émotions ou vos actions, mais pour le manque potentiel de clarté dans la façon dont vous communiquez ce que vous êtes sur le point de dire.

Le but de l’avertissement d’un inconfort est de désarmer la personne, pour éviter qu’elle ne devienne défensive. Lorsque quelqu’un entend que vous êtes mal à l’aise et que la conversation est difficile pour vous, cela augmente la probabilité qu’il aborde ce que vous avez à dire avec empathie. Après avoir utilisé cette ouverture, vous pouvez ensuite approfondir ce qui vous dérange, ce que vous pensez et ressentez à la suite de tout ce qui s’est passé (pourquoi la colère est apparue au lieu d’autres sentiments).

La difficulté évidente consiste à comprendre comment mettre en mouvement les sentiments de colère, en particulier dans les relations. Premièrement, nous voulons vous décourager de faire des déclarations personnelles qui incitent à essayer de contrôler ou d’éviter la colère, telles que « Je dois me débarrasser de ma colère » ou « Pourquoi ne puis-je pas être moins en colère ? »

Au lieu de cela, reconnaissez la différence entre les événements que vous pouvez changer et ceux que vous ne pouvez pas contrôler. Si vous êtes en voyage et que vous perdez votre bonnet le premier jour, vous ne pouvez rien changer, il n’y a donc aucun avantage à exprimer de la colère. Mais si vous négociez avec un commerçant dans un marché aux puces le prix d’un chapeau et que vous êtes contrarié d’avoir un prix plus élevé que le client précèdent, vous possédez un certain contrôle. Maintenant, dans cette situation, comment communiquez-vous de manière appropriée l’agacement ou la colère pour obtenir un résultat satisfaisant? Le Dr Howard Kassinove, psychologue et rédacteur en chef du magazine Anger disorders, mentionne que la clé est d’utiliser « un ton approprié sans rabaisser l’autre personne ».

Pouvez-vous repérer la colère chez une autre personne ?

Deuxièmement, ralentissez la situation. Notre tendance initiale est de se précipiter et d’agir immédiatement, surtout si l’on a le « sang chaud ». Essayez plutôt de penser à la colère comme étant à la fois rapide et/ou lente, quand vous voulez crier vs lorsque vous voulez motiver une personne de manière réfléchie.

Lorsque vous êtes en colère, donnez-vous la permission de faire une pause pendant un moment, même si quelqu’un attend votre réponse. Vous pouvez même faire savoir que vous ralentissez intentionnellement la situation. Choisissez de prendre de bonnes décisions plutôt que de prendre des décisions rapides. Lorsque vous êtes en colère, les pauses, les respirations profondes et les moments de réflexion sont plus efficaces que les réponses rapides. Si vous vous sentez moins en colère lorsque vous ralentissez, tant mieux, mais ce n’est pas le but. Il s’agit de vous donner un plus large éventail d’options parmi lesquelles choisir dans une situation chargée émotionnellement.

Pensez comme un joueur d’échecs. Avant de décider d’un plan d’action, imaginez comment l’autre personne va contrer et à quoi pourrait ressembler la situation dans deux mouvements à partir de maintenant. Si ça semble être la bonne option, continuez sur votre chemin actuel. Sinon, envisagez un comportement alternatif, imaginez comment faire face et évaluez ce scénario. Continuez à dialoguer avec vous-même vous demandant: « Ma colère est-elle aidante dans cette situation? »

Lorsque vous êtes engagé dans un dialogue avec quelqu’un d’autre, il n’y a pas de réponse unique à cette question car les émotions et les actions impliquées changent constamment. À un moment donné, je pourrais vouloir affirmer ma domination en racontant une histoire, et quelques minutes plus tard, je pourrais vouloir augmenter le sentiment de connexion en ignorant une remarque incendiaire.

Définir des limites de vitesse

Le psychologue John Riskind, un expert des émotions apparemment incontrôlables, a mis au point des techniques pour ralentir la vitesse des événements menaçants.

Riskind a constaté que l’expérience de la colère n’est pas aussi problématique que la croyance que la séquence d’événements déclenchant cette colère crée une accélèration, que le danger s’intensifie et que la fenêtre disponible pour agir disparaît rapidement. Ce sentiment de danger imminent pousse les gens à agir pour arrêter la menace immédiate, au détriment du plus long terme ce qui va aggraver la situation (par exemple frapper la personne qui vous a doublé dans la file d’attente à la caisse de l’épicerie).

La première étape consiste à vérifier fréquemment si votre colère augmente, diminue ou se stabilise dans la situation donnée. Pour vous aider, vous pouvez créer un repère en utilisant un nombre ou un terme descriptif pour saisir l’intensité de la colère. On peut par exemple imaginer un compteur de vitesse:

  • 140 km/h et plus: bouillant, explosif, violent
  • 130 km/h: furieux, outré
  • 110 km/h: furieux, enragé, exaspéré
  • 90 km/h: amer, indigné, énervé
  • 80 km/h: en colère
  • 70 km/h: agité, perturbé
  • 60 km/h: ennuyé, irrité, frustré
  • 50 km/h: ébouriffé, mécontent
  • 30 km/h: calme et frais, paisible, tranquille

Si votre colère est bien au-dessus de la limite de vitesse, vous aurez besoin de plus de temps pour retrouver un maximum de flexibilité et de contrôle face à la personne qui vous a provoqué(e) ou contrarié(e). Dans ce cas, pensez à ralentir la vitesse. À cette vitesse élevée, vous perdez probablement un peu le contrôle.

Imaginez que vous freinez de manière à ce que votre façon d’agir et celle des autres se stabilise de 130 km/h à 110 km/h, puis de 110 à 90. Créez une image mentale de comment vous pourriez vous sentir et de la façon dont vous pourriez percevoir les autres. Remarquez par exemple qu’ils vous semblent moins proches physiquement de vous. Écoutez attentivement ce que les autres disent et portez attention à leur communication non verbale. Ralentissez le plus possible pour voir si la personne qui vous dérange est ouverte à la conversation ou fermée, si elle cherche vraiment à attaquer ou si elle cherche un moyen de sortir de cette situation difficile.

Que ressentez-vous lorsque vous vous imaginez ralentir ? Comme le dit Riskind à propos de la colère, « Vous pourriez penser qu’il y a trop de choses à faire et pas assez de temps pour les faire. » Cet exercice, axé sur la vitesse du mouvement des menaces, nous donne un peu plus de marge de manœuvre psychologique. Testez cet outil et explorez s’il vous permet de mieux gérer votre colère.

On peut conclure que la plupart des préjugés contre les expériences émotionnelles négatives surviennent parce que les gens confondent des émotions extrêmes qui sont accablantes et problématiques avec leurs cousins ​​plus bénins. La colère n’est pas la rage. La colère peut être une source bénéfique d’informations émotionnelles qui concentre l’attention, la réflexion et le comportement avec une efficacité surprenante.

A propos des auteurs : leur livre « soyez négatifs » sortira le 20 janvier 2021 (déjà disponible en format Kindle).

Todd B. Kashdan, Ph.D. est professeur de psychologie et Directeur du laboratoire d’étude de l’anxiété sociale, des forces de caractère et des phénomènes connexes à l’Université George Mason. Pour en savoir plus sur ses livres et ses recherches, consultez http://www.toddkashdan.com.

Robert Biswas-Diener, Ph.D., est internationalement connu comme « l’Indiana Jones de la psychologie positive » parce que ses recherches sur le bonheur l’ont emmené dans des endroits aussi éloignés que le Groenland, l’Inde et le Kenya. Robert est Directeur général de Positive Acorn et vit à Portland, dans l’Oregon. 

Fantasme ou réalité ?

Je suis absolument certaine que vous avez déjà anticipé un désir. 

Peut-être avez-vous imaginé le goût d’un plat que vous cuisiniez en inventant toutes ses saveurs ? Peut-être avez-vous envisagé la réussite d’un travail en cours ? Peut-être même que vous avez projeté les sensations d’un baiser consenti avant de savoir si votre attirance était partagée ?

A quel moment avez-vous pris le plus de plaisir ? Au moment d’imaginer ou au moment de la dégustation ?

Après avoir réalisé 10 fois le même gâteau, le plaisir s’est-il estompé ?

Et si vous n’avez pas obtenu ce que vous désiriez, qu’avez-vous ressenti ?

De vos trois réponses, découle une des clefs du bonheur. Comprendre le fonctionnement du désir permet de profiter davantage de ses plaisirs et de ressentir plus intensément ce que la vie a à nous offrir.

Tout d’abord, le plaisir est dans le fantasme, plus que dans sa réalisation. C’est au moment précis où l’on planifie une récompense, que notre cerveau nous offre le plus de dopamine, la fameuse substance du plaisir. Si les choses se déroulent exactement comme on les a prévues, on ne prend pas plus de plaisir. On ressent juste une forme de continuité. Et comme vous l’avez peut-être déjà observé, plus l’issue d’une situation est prévisible, moins le plaisir est intense. C’est une forme d’habituation. On parle en psychologie positive d’accoutumance hédoniste. Lorsqu’un plaisir est prévisible, la sensation de plaisir s’atténue, ce qui nous permet de voguer vers de nouveaux désirs. A l’inverse, vous avez surement remarqué que le plaisir est plus intense lorsque l’issue est incertaine. Tout bon film évite une fin trop prévisible qui nous laisserait peu stimulé…

Mais qu’arrive-t-il lorsque notre prédiction de plaisir ne se réalise pas ? On va alors ressentir de la frustration, cette sensation proche de la colère lorsque l’on a prévu un plaisir et que quelqu’un ou quelque chose se met en travers de sa réalisation : « Qui a mangé le dernier gâteau préparé par ma grand-mère ? » 

Ces observations très simples, que l’on peut tester autant que nécessaire si le plaisir vous en dit, ouvrent à une stratégie que nous avons tous tendance à utiliser. Nous créons des objectifs ou anticipons des désirs pour gérer nos émotions. Et nous allons compenser nos frustrations par de nouvelles anticipations. On recrée ainsi une boucle car ces nouvelles attentes devront être comblées pour éviter de nouvelles frustrations. 

Et cette spirale est en elle-même une forme d’addiction comportementale. C’est un peu comme vivre à crédit de notre propre désir. 

Je pourrai vous donner milles exemples, mais la souffrance que j’entends le plus souvent est la dépendance affective. L’autre, en particulier si ses comportements sont difficiles à prédire, crée un espoir, un fantasme… Mais disparait au moment d’être aimé ou juste après, laissant une frustration. Le rêve renouvelé : « demain, bientôt, tu verras… », recrée le plaisir dans l’attente. La relation se transforme en roman érotique dont la lecture permet d’éviter un sentiment de solitude ou de tristesse. L’anticipation des retrouvailles torrides, fait oublier l’absence ou les carences de la relation réelle. 

D’une façon générale, nous avons tendance à utiliser le plaisir pour gérer les situations de déconnections. Ces moments où nous ne sommes pas en phase avec la réalité. 

Le remède est simple mais demande du courage : c’est dans la présence que l’on trouve une forme de reconnexion. C’est dans l’ici est maintenant, que l’on va retrouver les traces d’un chemin vers l’amour véritable

Essayez d’observer, la tout de suite, que ressentez-vous ? Quelles sensations percevez-vous ? Quelles pensées vous traversent ? 
Le moment présent n’est pas toujours agréable. Pour moi, il y a, la tout de suite, une sensation de fatigue au niveau des yeux, le bruit des voitures qui passent dans la rue et la pensée : « est-ce que ce que j’écris est suffisamment clair ? »

Je n’ai pas nécessairement envie d’être en contact avec tout ça. Mais aimer ne signifie pas uniquement apprécier. Il y a un sens plus profond, plus « cosmique » du terme. Il existe un phénomène qui est ancré dans les lois physiques du cosmos qui s’appelle la synchronisation. Pour faire simple, c’est en étant pleinement connecté à ce qui est que l’on crée une forme d’harmonie. C’est dans cette présence à moi-même que je vais pouvoir commencer à m’aimer.

Spinoza nous éclaire sur l’existence de deux formes de joie, l’une passive qui attend que la monde réponde à nos désirs, l’autre active, qui part de nous-même. Elle irradie de soi vers le monde. 

En accueillant les bruits tels qu’ils sont, mon cerveau les intègre rapidement et les fait disparaitre s’ils n’ont pas d’intérêt. En écoutant ma fatigue, je décide de vous quitter et d’aller me reposer et méditer quelques minutes. En écoutant mes doutes, je relirais plus tard, et vous invite à partager vos questions, ou vos observations. Traverser mon inconfort sensoriel me permet d’accéder à mes besoins, de prendre soin de moi comme d’un être qui mérite d’être bien.

Mais plus profondément, je peux aussi me connecter avec le fait que j’écris par amour et pour offrir ma compassion… Je me connecte ainsi à mes joies actives, qui me permettent d’aimer de façon infinie même quand l’autre n’est pas là.

Et vous quelles sont vos joie actives ?  

Respirer ensemble – Comment arrêter de se comparer ?

Quelles questions posez-vous lorsque vous rencontrez quelqu’un ?

Personnellement, j’évite volontairement de poser des questions sur le travail. Le plus souvent, cette information arrive naturellement dans la discussion et je savoure la possibilité d’écouter dans un espace de neutralité et de curiosité. Lorsque nous interrogeons quelqu’un sur son travail, nous questionnons indirectement son statut social. Notre cerveau est équipé d’une application qui évalue en permanence le rang social. Cette appli a une fonction adaptative. Dans la théorie de rang social, les psychologues évolutionnistes supposent que cette application s’est développée pour permettre aux individus de se positionner au sein d’un groupe. 

Être au sommet de l’échelle sociale présente de multiples avantages en termes d’accès à la richesse, aux soins, à l’éducation, ce qui prolonge la durée de vie et favorise la transmission des gènes. 

Mais lorsque nous entrons en relation avec les autres, cette appli « de rang social » fonctionne comme une sorte de balançoire.

Vous vous souvenez du « tape-cul » lorsqu’on était enfant ? C’était beaucoup plus amusant de voler haut que de retomber lourdement. Lorsque nous sommes placés (ou nous plaçons) dans une position de rang sociale élevé, d’autres se retrouvent inévitablement en position basse. Au début, nous pouvons nous sentir fiers de nous-mêmes, mais nous pouvons aussi nous sentir gênés ou coupables et nous demander : « pour qui tu te prends ».

Dans un sens, être dans une position sociale de rang inférieur peut alors sembler être un endroit plus confortable. Cependant, cette position est également compliquée. Nous pouvons nous sentir protégés des rivalités ou de la jalousie, mais aussi ressentir un sentiments d’inutilité qui peut nous surprendre comme si quelqu’un nous chuchotait à l’oreille: « Tu n’es pas assez » (Brené Brown).

Les recherches de Paul Gilbert montrent que cette « mentalité de rang social » est liée à la souffrance mentale comme par exemple la dépression ou l’anxiétéLes chercheurs de Berkeley ont également lié les sentiments l’augmentation ou la dévaluation de l’estime de soi à des troubles tels que le trouble bipolaire et le trouble de la personnalité narcissique. Cette balance relationnelle (externe mais aussi intériorisée) est souvent difficile à stabiliser et complique notre lien aux autres.

Et si on descendait de la balançoire ? Et comment ?

Un point de départ serait peut-être de se rappeler que nous sommes tous des êtres humains et d’explorer ce que cela signifie. Nous avons tous connu la douleur, le doute et l’espoir. 

Nous partageons au plus profonds de nous des peurs ancestrales et universelles. Nous avons peur de mourir, d’être fou ou encore d’être rejeté. Nous espérons tous consciemment ou non, être vu et aimé. Nous craignons l’abandon mais cherchons la chaleur et un refuge pour nous reposer. Plus simplement nous respirons tous. 

Prenez un instant pour ressentir votre respiration et prendre conscience qu’au-delà de toutes nos différences, nous respirons tous.

Sortir de la balançoire et respirer ensemble permet l’émergence d’un sentiment d’humanité partagées. C’est l’un des éléments centraux de la compassion (la motivation à soulager les souffrances). On ne peut considérer la souffrance de l’autre que si l’on considère sa valeur. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, nous considérions que les enfants étaient moins importants que les adultes. À cette époque, nous avions tendance à mettre leurs besoins et leur détresse au second plan. Considérer que les enfants et les nourrissons ont une valeur égale a permis de mieux comprendre leurs besoins et leurs difficultés et a entraîné des améliorations concrètes de leurs conditions de vie.

Nous percevons de plus en plus leur détresse, notamment lorsqu’ils sont harcelés. 

Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir eu conscience, enfant, que cette appli de « rang social » m’amenait à tourner mon regard vers les enfants « populaires » et à considérer les autres comme moins attrayants. J’ai certainement manqué de merveilleuses relations amicales.  Aujourd’hui j’enseigne aux enfants qui sont harcelés qu’ils ne sont pas en cause personnellement mais que le harcèlement est la résultante d’un mécanisme d’identité de groupe. Tout comme une personne, un groupe a besoin de se créer et de valoriser une identité. Malheureusement, cette identité se construit nécessairement dans l’opposition à un « autre ». Un autre groupe par exemple, ou un enfant exclu du groupe. Toute personne exclue d’un groupe est souvent laissée de côté en raison d’une certaine caractéristique. Cela pourrait être quelque chose d’aussi insignifiant que d’avoir un foulard jaune alors que dans le reste du groupe il est rouge. Cette situation conduirait le groupe à créer une identité de porteur d’un foulard rouge. De cette façon, le groupe se positionne au sommet de la bascule, en construisant une croyance selon laquelle : « Ceux qui ont un foulard rouge sont meilleurs… »  

Le réflexe d’un individu dévalorisé est souvent de vouloir prouver la valeur de son foulard. Mais cette stratégie fonctionne difficilement.
Je propose plutôt aux enfants, de mettre leur appli en veille ou de ne plus regarder les notifications. Ainsi ils peuvent plus facilement aller vers les autres enfants également exclus par le groupe.
Et ça marche ! La dernière jeune personne qui a appliqué cette stratégie, est revenue me voir avec deux nouveaux amis. Elle m’a dit : « Tu sais, Isabelle, finalement, ils ne sont pas nuls ! Ils sont même géniaux ! » Elle les avait auparavant ignorés et discrédités parce que, comme elle, ils étaient laissés de côté. En débranchant son appli elle a pu aller vers eux et découvrir de super amis.

Cette technique, si elle était partagée, pourrait certainement éviter bien des souffrances.
Et il n’y a pas que les enfants qui peuvent en bénéficier !

Et vous ? Vers qui iriez-vous si vous débranchiez votre appli ? 

En faisant un peu d’introspection, on peut également découvrir une estime de soi basée sur nos valeurs. En entrant en relation à soi par la compassion, autrement dit grâce à l’auto-compassion, on peut permettre à nos souffrances propres et à nos joie de s’exprimer pleinement. Il est ainsi possible de renouer avec une forme de fierté plus authentiquement liée à ce que nous avons accompli et apprendre à nous apprécier comme nous sommes au lieu de nous battre pour nous sentir supérieurs. On peut ainsi développer un sentiment d’estime de soi basée sur une vision non critique de nous-mêmes ; une vision curieuse, ouverte à la croissance, à l’apprentissage ou à la créativité. Se reconnecter à notre humanité offre la possibilité d’une vision réaliste et inspirée. Nous pouvons finalement respirer au rythme de la vie qui bat en nous et en harmonie avec les autres.

Isabelle Leboeuf est psychologue et psychothérapeute dans le Nord de la France. Dans sa pratique, elle intègre l’Hypnothérapie, la Thérapie Comportementale et Cognitive ainsi que la Thérapie Fondée sur la Compassion.

Pourquoi utiliser l’énergie de la compassion?

La compassion est un concept qui peut à première vue sembler plutôt poussiéreux. Il a en effet été créé il y a 2500 ans. Il est ancien, et pourtant c’est toujours une valeur qui est au centre de nombreux mouvements humains. On entends parfois que le mot compassion peut être associé à un sentiment de sacrifice et même de faiblesse. Cette notion semble pourtant attirer l’attention avec une force particulière.

La compassion est une sensibilité à la souffrance en soi (l’auto-compassion) et de l’autre avec un engagement à la soulager et/ou la prévenir (Gilbert, 2014). Ce n’est donc ni un acte sacrificiel ni une faiblesse mais une force, une source de courage, de sagesse. C’est une motivation qui nous permet de nous libérer ainsi que les autres de la souffrance.

Pourquoi avons-nous besoin de compassion?

On pourrait s’attendre, si l’on part de cette définition à ce que la compassion soit au cœur du soin et de nos systèmes de santé. Pourtant, ces derniers fondés sur l’efficacité à libérer la douleur, évaluée en fonction des coûts, par opposition à la valorisation d’une prise en charge plus globale, ont progressivement mis de coté la compassion. Nous arrivons aujourd’hui à un modèle de soins «froid» qui s’apparente à un processus industriel. Même si les gains d’efficacité sont réels, un «effet secondaire» est une forme de déshumanisation des soins. Ce manque de compréhension de la souffrance au delà de la douleur physique ou de problématiques matérielles et l’absence de priorisation de la compassion s’est répandue dans la plupart des institutions humaines occidentales. Pour réintroduire la compassion dans nos organisations, il faudrait reconnaître la force humaine intérieure comme une ressource permettant de libérer la souffrance, au-delà d’une productivité matérielle.

Malgré les progrès extraordinaires de la santé et la richesse mondiales réelle, la souffrance humaine ne diminue pas. De nouvelles maladies se développent, les troubles psychologiques sont nettement accrus et la souffrance au travail provoquent des vagues de suicides, dans les entreprises privées comme dans les institutions publiques.

L’environnement est pris dans cette dégradation de la vie.

Nous assistons heureusement à l’émergence d’un nouveau désir, d’une volonté de penser différemment. On observe le développement d’une intelligence émotionnelle et rationnelle qui inclue non seulement l’individu en tant qu’unité isolée, mais le soi en tant qu’interconnexion de réseaux. On voit progressivement apparaitre la refonte d’une pensée de l’épanouissement collectif. La coopération et l’assistance mutuelle sont mises à profit pour créer un potentiel synergique vers une force de changement plus authentique et plus profonde.

La vie a évolué au cours de l’histoire par des développements successifs dans sa complexité. Les organismes unicellulaires ont été les premières unités de vie à collaborer pour créer des organismes plus complexes. Ce faisant, ils ont élargi leurs capacités d’adaptation à de nouveaux environnements et à de nouveaux défis.

Ces êtres ont appris à partager leurs ressources, à co-créer des maisons, des villages et des États. Aujourd’hui, nous avons la possibilité de réinventer une nouvelle forme de coopération, grace à un nouvel objectif commun: soulager la souffrance. Créer une nouvelle dynamique et permettre de libérer une énergie puissante, écologique et sociale: la Compassion.