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De la peur à l’amour, vaincre la phobie

De quoi avez-vous peur ? Laissez vos pensées faire émerger quelque chose qui a pu activer cette émotion… Que ressentez-vous dans votre corps lorsque vous avez peur ? Comment est votre respiration ? Êtes-vous tendu ? Vos épaules sont-elles parfaitement relâchées ?
Si vous avez une envie intense d’éviter cette pensée et que vous ressentez une peur intense qui vous semble irrationnelle, peut-être avez-vous une phobie.

Bravo pour votre courage ! Vous venez de vous exposer. C’est-à-dire que vous venez d’aller mentalement vers votre peur plutôt que de la fuir. 
Les Thérapie Cognitives et Comportementales ont montré que de s’exposer à nos peurs est efficace pour nous en libérer. C’est tout à fait contre-intuitif mais c’est un peu comme si en allant vers nos peurs, au lieu de les fuir, on pouvait recréer un sentiment de sécurité. On fait alors un nouvel apprentissage. 

Les psychologues ont longtemps pensé que c’était grâce à l’habituation (le fait de rester présent à l’objet de nos frayeurs) que la peur disparait. Eric Morris, un chercheur expert dans la thérapie d’exposition met en avant qu’il y a finalement peu d’études qui vont dans ce sens. Il précise l’importance de faire de nouvelles associations qui vont inhiber les anciennes (la perspective de l’apprentissage inhibiteur) et d’approcher ce qui nous fait peur avec de la flexibilité psychologique (c’est-à-dire avec une ouverture aux nouvelles expériences, à l’incertitude ou encore une ouverture attentionnelle).

Mes patients m’ont fait découvrir au fils des années de psychothérapies que la plus simple façon d’accéder à ces deux dimensions est la joie.

Prenons un exemple concret. Imaginons que vous ayez une phobie des crabes. La seule vue d’une photo de crabe vous donne alors envie de fuir. Si vous voulez vous en libérer, vous allez devoir aller au-devant des crabes. Mais comment trouver le courage alors que cela fait des années que vous évitez vos vacances à la mer ? 

Partager une attention avec quelqu’un qui n’a pas peur des crabes est un premier pas. On a souvent moins peur lorsque l’on est avec une personne de confiance. Pourquoi ? Parce que le partage d’une attention ou d’une présence, active de la joie sociale qui va nous aider à réguler nos émotions négatives. Depuis longtemps les neurosciences et en particulier Richard Davidson ont montré que les émotions positives régulent les émotions négatives. Avec cette personne de confiance qui n’a pas peur des crabes, voir qui les aime, vous pouvez progressivement regarder des photos de crabes.
En découvrant une autre vision des crabes, au travers du regard de l’autre, vous allez faire de nouveaux apprentissages. Progressivement les crabes vont s’associer à des émotions positives. Van Kleef, un chercheur qui travaille sur la dynamique interpersonnelle des émotions a montré que les réactions émotionnelles que l’on observe chez les autres permettent de créer un nouveau conditionnement émotionnel. Observer quelqu’un qui trouve les crabes cool, va aider votre cerveau à associer les crabes à une émotion positive qui va contrebalancer votre peur. 
Vous pourriez par exemple, regarder des vidéos de gens qui manipulent des crabes ou qui interagissent chaleureusement avec ces adorables petites bêtes, découvrir leur fonction dans l’écosystème, ou pourquoi certaines personnes les adorent. 

Votre cerveau va ainsi progressivement faire un nouvel apprentissage. Vous allez de plus en plus facilement regarder les crabes. Vous allez peut-être même découvrir que vous commencez à aimer les crabes et pourquoi pas, planifier des vacances en bord de mer ? 

La compassion culturelle

Laissez-moi vous raconter comment j’ai découvert le concept de compassion culturelle en traversant Paris à pied, pendant les grèves, avec Ben Harper…

Vous savez la culture est parfois pensée comme un amas de connaissances, on oublie souvent que c’est en réalité un partage d’expériences, de pensées et d’émotions. C’est l’émergence d’un savoir commun, une résonnance mentale qui crée une partition de musique.

Pensez-vous que la culture définie comme je viens de le faire peut nous soigner ? Nous libérer de nos souffrances, et donc être une forme de compassion ? 
Je m’écarte d’un petit trottoir parisien, sous une légère bruine, les lumières jaunes des réverbères se reflètent sur les flaques, quand cette idée apparait à mon esprit : la compassion culturelle…

Cette histoire que je vais vous raconter illustre la création, l’émergence d’un concept comme quelque chose de partagé, une création commune. On pense souvent que les concepts émergent de façon isolée, qu’ils nous appartiennent, que nous avons une bonne idée. Mais l’histoire des concepts a montré qu’un même concept a pu apparaitre au même moment à différents endroits de la planète alors que la communication n’existait pas comme aujourd’hui et que l’idée n’avait pas encore pu être partagée. Une façon d’interpréter ce phénomène est de dire que les concepts émergent d’une convergence de facteurs historiques, culturels, biologiques, énergiques… De l’accès aux connaissances plus qu’à l’individu qui incarne cette idée. C’est l’alchimie du moment et des interactions entre un individu et son environnement qui la font émerger, qui font émerger les pensées en général.

Alors voilà mon histoire, j’ai eu la chance d’assister à la conférence de Matthieu Villatte, brillant chercheur en psychologie de l’approche « ACT » dite Thérapie d’Acceptation et d’Engagement. Il étudie plus spécifiquement la Théorie des Cadres Relationnels, qui est une science comportementale du langage. Matthieu a présenté au travers d’une approche matérialiste moniste de la spiritualité, un modèle permettant d’intégrer de façon transcendante, différents modèles de thérapie.
Pour traduire, ça signifie qu’il essaye d’expliquer le monde à partir du monde lui-même et s’appuie sur les connaissances scientifiques du comportement langagier pour comprendre la spiritualité (c’est à dire le comportement de l’être humain à donner du sens à ce qui est au-delà de notre capacité à raisonner). La philosophie matérialiste s’oppose à une compréhension du monde par Dieu ou par l’au-delà, mais c’est dans l’approche de Matthieu Villatte, pour mieux comprendre l’élaboration des constructions mentales de ce qui est au-delà de notre connaissance. Au lieu d’invalider ces constructions, cette perspective permet de mieux les appréhender et de dépasser les clivages dogmatiques liés aux institutions qui hiérarchisent leurs croyances aboutissant parfois à des guerres ou à un extrémisme faisant passer les idées avant la réalité de la souffrance des êtres. Ou plus simplement, dans les thérapies, à des conflits de chapelles… 

Bref, fascinée par sa présentation et par l’intérêt personnel que j’y vois, mes travaux sur la compassion et l’amour étant eux même au milieu d’oppositions conceptuelles, je suis allée discuter avec Matthieu Villatte et Ben Harper (ou disons, un jeune homme qui lui ressemble beaucoup, je n’ai pas son autorisation pour partager son nom). La discussion n’en finissant pas, j’ai proposé à « Ben » de faire un bout de chemin et de laisser Matthieu retrouver ses amis (Matthieu est passionnant mais il a aussi une patience d’ange). 

Bref, « Ben » me parle de lui, de son expérience de la thérapie, je suis hypnotisée par sa lucidité et par son vécu de la thérapie. Il est finalement assez rare pour nous psys, d’entendre sans filtre comment un patient a pu vivre sa thérapie.

Je reformule ce que j’ai compris en utilisant la métaphore d’un arbre. Lorsque nous sommes menacés, nos émotions négatives nous resserrent, nous crispent pour nous protéger, comme le tronc de l’arbre qui se durcit pour ne pas être dévoré. Nos émotions positives si on les écoute, nous guident, comme la branche de l’arbre qui ressent la direction dans laquelle elle doit pousser pour aller vers le soleil. « Ben » me répond alors que c’est très culturel, que cette image résonne avec sa culture africaine. 

On se regarde, et l’idée apparait : la compassion culturelle.

Et on l’élabore ensemble. Matthieu a commencé sa présentation en parlant des différentes façons de percevoir les hommes et les femmes au travers des cultures. Je suis souvent embarrassée par le fait que les gens qui luttent contre les stigmatisations énumèrent les biais cognitifs négatifs vis-à-vis d’un sous-groupe. C’est bien sûr nécessaire de prendre conscience de nos biais, mais c’est encore plus important de s’en libérer.

Mais comment ? Et bien, par la compassion culturelle, c’est à dire par la création d’expériences communes dépassant nos biais. Sans effacer nos différences nous pouvons percevoir nos points d’humanité partagée.

Partager l’image universelle d’un arbre comme métaphore interculturelle de nos souffrances…

La joie sociale

Est-ce que vous connaissez l’histoire de cette personne qui était chroniquement malade jusqu’au jour où elle est tombée amoureuse? Et celle des nouveaux grand-parents qui retrouvent du sens à la vie quand leur tout petit leur tend les bras pour la première fois? Peut-être que vous avez vous-même ressenti un bien-être particulier le jour où vous avez acheté un animal?

Tous ces exemples illustrent le pouvoir insuffisamment exploité de la joie sociale. La joie d’une attention ou d’une présence partagée (Leboeuf, 2017). L’être humain a une soif d’exister dans le regard de l’autre, d’être vu ou de partager une direction. C’est aussi important pour lui que ses besoins alimentaires. Ce besoin a été bien étudié dans le cadre de la théorie de l’attachement. La joie sociale est l’émotion qui apparait lorsque ce besoin fondamental est assouvi. Elle indique un espace de croissance, d’élargissement de soi dans la relation. Elle permet non seulement l’émergence d’un sentiment de bien être et de relaxation, mais également une meilleure régulation de nos émotions négatives. Vous avez surement remarqué que spontanément un enfant qui a peur, se blottit dans les bras d’un parent. Sentir la présence de l’autre nous apaise et nous pouvons de façon évoluée, à l’âge adulte utiliser cette stratégie pour mieux affronter des situations stressantes ou effrayantes.

Mais en réalité, notre culture nous déconnecte de plus en plus de ceux qui nous entourent. Nous sommes encouragés à l’autonomie et l’inter dépendance est vue comme une faiblesse; alors qu’il existe une forme de joie et de peut-être même un bonheur à croitre au sein de relations harmonieuses.

Un stratégie toute simple pour renforcer la joie sociale dans nos vie est de porter attention à l’autre, en revenant au moment présent. Prendre le temps d’une pause avec des collègues ou à la maison. Refermer les to do listes et prendre le temps de regarder les gens qui nous entourent dans les yeux.  

Lorsque nous sommes attentifs aux êtres qui sont présents, un processus silencieux se produit, la synchronisation. Notre cerveau va non seulement réguler notre rythme cardiaque, respiratoire et cérébral mais également celui de ceux qui nous entourent. Un peu comme une danse invisible. Notre corps va vibrer au rythme de nos proches et ce surtout si nous faisons preuve d’empathie.

Pour explorer ce processus, dans le cadre de mon doctorat j’ai élaboré un exercice simple: l’exercice du sourire. Visualiser une personne bienveillante qui nous sourit, augmente nos émotions positives mais réduit également nos émotions négatives. L’image de l’article correspond à ce que les participants ont ressenti quand ils ont réalisé cet exercice. Vous pouvez la retrouver dans l’encart « exercice du sourire ».

La joie d’être ensemble, autour d’une table ou d’un feu de cheminée, de se promener ensemble ou de rire nous permet de recréer un espace relationnel “secure”, sans jugement dans lequel on va pouvoir explorer en se sentant soutenu.

C’est cet espace qui ouvre la porte au jeu, à l’apprentissage apaisé, à l’exploration. Mais c’est aussi un espace qui va être favorable à la thérapie et permettre d’accueillir, de valider, et d’intégrer les souffrances (un espace de compassion).

C’est un trésor dont nous semblons si souvent avoir perdu la clef. Nous voyageons parfois très loin, nous franchissons des montagnes et traversons des torrents pour finalement découvrir, au pied d’un arbre qu’il ne nous a jamais quitté. 

Et vous quelles sont vos sources de joie sociale?

Lovers’ hearts beat in sync

When modern-day crooner Trey Songz sings, « Cause girl, my heart beats for you, » in his romantic ballad, « Flatline, » his lyrics could be telling a tale that’s as much physiological as it is emotional, according to a new study that found lovers’ hearts indeed beat for each other, or at least at the same rate.

When lovers touch, their breathing, heartbeat syncs, pain wanes, study shows

When an empathetic partner holds a lover’s hand, their heart rates and breathing rates sync and her pain subsides, new research shows. Authors say such ‘interpersonal synchronization’ could play a role in the analgesic impacts of touch.

Eye contact with your baby helps synchronize your brainwaves

Making eye contact with an infant makes adults’ and babies’ brainwaves ‘get in sync’ with each other — which is likely to support communication and learning.

Isabelle Leboeuf, psychologue, psychothérapeute

Dans ma pratique thérapeutique, j’intègre l’hypnothérapie, la Thérapie Cognitivo-Comportementale et la Thérapie Focalisée sur la Compassion. J’étudie dans le cadre d’un doctorat les liens entre compassion et émotions sociales positives du point de vue de la psychopathologie expérimentale et des applications cliniques.

J’ai deux enfants, deux filleuls et une nièce. La compassion et l’amour sont les valeurs principales qui me servent de boussoles autant dans ma vie personnelle que professionnelle.

Les racines de la compassion

Avez-vous déjà ressenti la joie de la compassion (Ekman, 2016) ?

 Cette sensation particulière lorsque l’on aide quelqu’un et que l’on voit ses larmes se transformer en sourire ? Peut-être quelque chose d’infime comme un sourire offert qui éclaire un visage ? Quel a été votre ressenti ?

Ce moment auquel vous venez de penser fait partie des racines émotionnelles de votre compassion.

Je suis psychologue clinicienne et j’ai appris à suivre le « fil » d’une émotion, pour mieux la comprendre. (J’explore les racines, les ancrages émotionnels grâce aux processus de mémoire Bower, 1981). Par exemple si quelqu’un ressent une forte émotion qui semble incompréhensible, je lui demande à quel autre moment dans sa vie cette émotion a pu apparaitre. Et très souvent, un souvenir « racine » émerge.

Nos émotions n’ont pas seulement comme fonction d’organiser nos réactions corporelles, nos comportements et nos pensées ; elles organisent aussi notre mémoire et donc nos souvenirs.

Pour être sensible aux souffrances et les libérer, nous avons besoin d’une motivation : la Compassion (Gilbert 2014). La compassion organise nos émotions. Les situations que nous rencontrons sont imprégnées émotionnellement et les racines de nos souffrances vont guider notre motivation à aller vers ou à éviter nos souffrances.


Prenons un exemple, un paysan, au Moyen-Âge décide d’aller explorer une forêt. Cette décision et les comportements qui vont suivre sont guidés par une motivation. Selon le déroulement de l’histoire de ce paysan et les expériences qu’il aura pu vivre dans cette forêt, il aura appris à associer la forêt à différentes choses. S’il a récolté des champignons ou des fruits dans la forêt, il est possible que sa motivation pour y retourner soit la nourriture. Peut-ëtre y est-il allé pour rencontrer un Druide qui l’aura guéri, ou peut-être qu’il y aura fait une rencontre amoureuse avec, selon, des motivations de compassion ou d’amour romantique. Si dans son histoire, la forêt n’a été associée qu’à des situations dangereuses, il aura pu apprendre à avoir peur et une motivation de survie va le pousser à éviter de s’y rendre.

Peut-être que l’idée de rencontrer votre souffrance déclenche également l’une de ces motivations. Que ressentez-vous à l’idée d’explorer vos souffrances ?

Entrer en thérapie, c’est entrer en relation avec nos souffrances. Selon notre histoire et les racines de nos souffrances, nous allons avoir une motivation de compassion ou envie de fuir.


C’est la même chose pour le thérapeute. On me dit souvent : « Quel travail difficile vous faites !  Entendre la souffrance toute la journée doit être difficile ! » Et en effet, je suis souvent émue, touchée, parfois bouleversée, par la souffrance des personnes qui m’honorent de leur confiance. Il m’arrive parfois de pleurer après une séance ou à la fin d’une journée. Deux choses me permettent de bien vivre cette souffrance. La première est de l’accueillir pleinement, sans la posséder. Je crée en moi un espace chaleureux, sans jugement qui la laisse exister. Et je prends le temps de me reconnecter avec la joie de voir quelqu’un aller mieux, je prends le temps de ressentir la joie de la compassion.

Deux expériences sont nécessaires pour qu’une motivation de compassion nous poussent vers la souffrance. L’expérience de la souffrance et celle de la joie de la compassion.

Un conte catholique raconte qu’au Moyen Âge, un seigneur fut brulé pour des actes abominables pour lesquels il n’exprimait aucun remord. Sur le buché, on lui ordonna de demander pardon à Dieu. Il refusa. Mais alors que les flammes commençaient à endolorir sa chair ; il comprit la souffrance de ses victimes et implora le pardon, en larmes. Le conte dit que sa compassion lui ouvrit les portes du paradis.

Sans l’expérience de la souffrance il est difficile ; parfois impossible d’avoir de la compassion. Il arrive que l’on éduque les enfants à ne pas ressentir leurs émotions. « Ne soit pas triste ».

Une expression dit que les soigneurs ne descendent pas de la lumière mais qu’ils sortent des ténèbres. L’expérience de la douleur et de la souffrance permet une compréhension, une empathie qui sont une base pour la compassion.

Mais suffit-il d’avoir souffert pour avoir de la compassion ?

Il faut également avoir fait l’expérience de la joie de la compassion. Pour nous éclairer, j’ai demandé à quelques collègues formés à la Thérapie Focalisée sur la Compassion ce que leur évoquait la joie de la compassion. Voici leurs réponses :

Chris Fraser, thérapeute à Dublin aux États-Unis m’a raconté un souvenir d’enfance. Sa mère était triste et des larmes coulaient sur son visage. Il était encore très jeune mais spontanément il lui a frotté le dos. Il a senti sa tristesse s’apaiser et s’est dit : « c’est ça que je veux faire dans la vie ».

Will Devlin, psychologue clinicien britannique, m’a expliqué : « la thérapie me procure des sensations merveilleuses et me donne l’occasion d’assister au processus de changement, d’admirer la force, le courage et la détermination des personnes en situation difficile, et de partager la joie que les gens expérimentent quand ils trouvent des moyens d’améliorer leur vie. D’autres fois, cependant, cela me semble très difficile et douloureux : je peux me sentir impuissant, incompétent et sans espoir. Réfléchir à toutes ces expériences est, à mon sens, la clé pour comprendre le processus de thérapie et aider mes clients à donner un sens à leur esprit. » Will se sent profondément engagé à faire face à la souffrance et à faire tout ce qu’il peut pour la prévenir ou l’atténuer.

Bethan O’Riordan, conseillère et psychothérapeute chez Resilient Minds en Irlande, m’a expliqué que son fils a été très malade et a dû se rendre dans un hôpital spécialisé pour enfants. Elle a ressenti « une joie d’être sa mère, même si à cette époque il était si mal ». Pour faire face à cette situation difficile, elle « chantait, méditait et se connectait vraiment à la douleur de la situation ». Elle ne s’était « jamais sentie plus forte et plus capable de gérer. J’ai incarné ma compassion, à travers les larmes et la fatigue (je ne l’ai pas quitté pendant 4 jours) et la joie d’avoir pu être avec lui était immense ».

Leanne Rondeau, qui travaille dans un service de Universitaire de santé mentale et de bien-être à Montréal, Canada, a partagé que la mort de sa mère suite à une tumeur au cerveau (il y a 15 ans maintenant) était sa plus importante expérience de souffrance. Pour elle, « nous venons au monde par l’intermédiaire de nos mères et quand elle est morte, j’ai senti qu’une partie de moi mourait avec elle. Cependant, les petites lueurs de folie, d’amusement, de légèreté ou de bizarreries nous ont rapprochées de plus en plus profondément. Si j’évoquais toutes les stupidités et l’amusement que nous avons eu pendant ces mois sombres, je ne suis pas sûr que cela serait compris en dehors du contexte, et cela pourrait en fait sembler assez choquant (comme « l’étranger » de Camus qui fume une cigarette à la morgue). Cependant, à la fin, ces éléments ont été ce qui a préservé notre humanité, notre santé mentale et nos convictions. Alors, en regardant en arrière, mon rire coule aussi facilement que mes larmes. »

La joie de la compassion est un guide, une boussole qui nous permet d’aborder la souffrance avec confiance et sérénité. Elle nous permet de rester ouvert, calme et créatif face à des situations critiques et difficiles. Elle nous offre du courage et nous aide à réguler nos émotions.

La joie de la compassion est une racine qui ancre la force de notre compassion.

Un très grand merci à tous les collègues qui ont soutenu cet article.

Traduction: Avez vous le souvenir d’un moment où vous avez aidé quelqu’un?
Comment vous êtes-vous senti?
Ces souvenirs sont les graines de la compassion
Comment serait votre vie si la joie de la compassion pouvait croître?

Bower GH (1981) Mood and memory. Am Psychol 36: 129–148.

Ekman, P. (2016). What scientists who study emotion agree about, Perspectives on psychological science. 11, 1, 31-34.

Gilbert P (2010) Compassionate mind: A new approach to life’s challenges. London: Constable-Robinson. Oaklands CA: New Harbinger.

Isabelle Leboeuf est psychologue, psychothérapeute

Elle intègre dans sa pratique libérale l’Hypnothérapie, les Thérapies Cognitives et Comportementales, et les Thérapies Focalisées sur la Compassion. Elle étudie actuellement dans le cadre d’une Thèse en Psychologie les liens entre la Compassion et les Emotions Positives Sociales du point de vue de la psychopathologie expérimentale et des applications Cliniques.


De la compassion pour la haine?

Mes amis, je vais vous demander du courage.

Imaginez-vous passer un peu de temps à regarder la télé, les infos…

Un sentiment vous envahi doucement. Votre gorge se serre. Vous respirez un peu moins bien. C’est la peur. « Le terrorisme, le chômage, les cancers, les catastrophes naturelles… » Votre esprit se focalise. Vous n’arrivez plus à éteindre.

Un deuxième ressenti apparait quand finalement vous éteignez. Une sensation de chaleur qui monte. Vous vous sentez plus fort. C’est la colère. Vous pensez : « Tous pourris, corrompus, l’inflation, les arnaques… »  La colère rétrécie sans que vous ne vous en aperceviez votre espace de réflexion et vos pensées deviennent des certitudes. Cette peur et cette colère font émerger une nouvelle pensée : « les autres ». Sans eux tout irait bien.

Puis vous vous réalisez ce que vous êtes en train de penser. Et un malaise vous gagne. La honte. Vous savez bien que vous ne devriez pas penser comme ça.

Vous vous connectez à internet pour chercher à comprendre, suis-je seul à réagir comme ça ?

Et vous observez 2 choses. D’un côté les médias méprisent ce que vous pensez et ressentez et de l’autre, une femme souriante vous dit gentiment que tout ça est normal, vous êtes juste à droite, très à droite. Que faites-vous ?

Bien sûr vous êtes tenté par la réassurance d’une identité. De faire partie de ceux qui vont vous protéger, ceux qui sont comme vous, qui vous comprennent.

La peur et la colère sont des armes puissantes pour convaincre et les politiciens l’ont compris depuis longtemps.

Par ailleurs, deux émotions forment une balance pour réguler nos interactions sociales, notre place ou notre statut : la honte et le mépris. Celui qui est en haut du balancier exprime du mépris pour rester en position haute et celui qui est en bas ressent de la honte qui le paralyse.

La honte est une émotion fondamentale qui permet de réguler les comportements déviants par rapport au groupe.  C’est une émotion insupportable et nous cherchons tous à l’éviter. A n’importe quel prix. Elle va créer un mouvement vers la norme et créer un besoin d’identité fort par rapport au groupe. Elle joue un rôle dominant dans la psychologie des votants nationalistes.

Il est fondamental de comprendre que le mépris renforce la honte.

Au lendemain des élections un français américain a été interviewé par une journaliste française et il a expliqué qu’il a voté Trump en réaction à la menace terroriste et au manque de réaction des politiques. A la fin de l’entretien la journaliste a insinué qu’il était bourré et fatigué parce qu’il répétait les noms de villes Bretonnes. L’émotion est là. Le mépris.

Et ce mépris renforce les idées nationalistes. Il les cristallise.

La psychologie de la compassion nous aide à comprendre et à sortir de la critique et de la honte pour aller vers la responsabilité.

La compassion est un processus motivationnel qui permet de développer des aptitudes à penser, affronter et soulager les souffrances (des autres ou de soi).

La peur, la colère et les stigmatisations font partie de l’être humain. Il est toujours plus facile de juger que de réfléchir en profondeur et nous tombons tous dans ce piège. En situation de menace, nous cherchons le soutien et la compassion dans notre groupe proche et nous perdons toute compassion pour les autres. Ils ne sont plus des humains comme nous mais des ennemis.

Sortir du mépris c’est traiter les nationalistes avec un sens des responsabilités. Un dialogue sérieux et suffisamment posé est nécessaire pour pouvoir entendre et reconnaitre la souffrance et les besoins qui sont réels. C’est seulement par un dialogue de Compassion que la souffrance de chacun pourra être entendue.

Isabelle Leboeuf est psychologue, psychothérapeute

Elle intègre dans sa pratique libérale l’Hypnose, les Thérapies Cognitives et Comportementales, L’Entretien Motivationnel et les Thérapies Focalisées sur la Compassion. Elle étudie actuellement dans le cadre d’une Thèse en Psychologie les liens entre la Compassion et les Emotions Positives Sociales du point de vue à la fois de la psychopathologie expérimentale et des applications Cliniques.

Pourquoi la Compassion?

J’ai 5 ans

Je suis assise au bout du jardin

Je regarde le chemin qui mène à la gare

Je vais partir, rien ne me retient ici

Personne ne m’aime

Comment est-ce possible que mes parents ne m’aiment pas ?

J’ai forcément due être adoptée, c’est ça j’ai été adoptée

Un sentiment de liberté me traverse comme un souffle

Je me sens bien, je serai bien

Mais aller où ?

Personne ne m’attend nulle part…

A 18 mois ma mère me change de nourrisse car ma sœur de 2 ans plus âgée lui a demandé pourquoi je reste toute la journée sans bouger.

A 15 ans, je me scarifie et j’écris FUCK et LOVE sur mes ongles au vernis noir. Je passe des heures sous la douche et la vie me semble aussi passionnante qu’une sortie d’autoroute.

A 16 ans, je pars pour 9 mois aux États-Unis, sans trop savoir pourquoi. Mais c’est la première fois que j’ai le sentiment que mes choix ont de l’importance, que je peux changer quelque chose à ma vie. J’affronte ma peur et je marche dans les pas de ma grande sœur. Après m’être perdue à Dallas, je rencontre une généreuse famille qui m’adopte.

Je lis mes premiers livres sur le Bouddhisme, la méditation et la Compassion trouvés au hasard dans une boutique de livres d’occasion (Gavin Harrison ou The Teaching of the Buddha). En fait, c’est la première fois que je lis parce que j’en ai envie.

Je pratique la méditation dans ma chambre, et je découvre un bonheur intense que je n’ai jamais ressenti auparavant.

Un seul problème: « Pourquoi être heureux si les gens autour de moi sont tristes ? »

Cette question, je la garde avec moi. Elle me freine dans ma pratique de la méditation qui n’est pas assidue. Je continue à méditer de façon sporadique sans réelle discipline, pour la joie que cela me procure, je ne cherche pas le bonheur.

La Compassion se retrouve sur mon chemin quelques années plus tard.

Je suis à Paris, dans une petite salle de formation de la Maison de la Chimie, au bord des Invalides. Je ne suis venue dans ce lieu qu’une seule fois, quelques années auparavant pour voir un poster scientifique du Professeur Antoine, avec qui j’ai travaillé sur l’anxiété liée à la douleur.

Paul Gilbert parle anglais sans traduction et nous ne sommes qu’une quinzaine dans la salle.

Il parle de Compassion et de sa « Compassion Focused Therapy ». Je suis sous le charme. Je veux absolument en savoir plus, je le suis quelques mois plus tard à Derby en Angleterre où j’apprends à parler à cette partie de moi qui apaisée, sereine, est capable de m’offrir sa Compassion.

Je lui demande alors : « Comment être heureux lorsque les gens autour de nous sont tristes ? »

Elle me répond sans hésitation : « la joie ».

Cette partie de moi, une forme idéale de compassion est maintenant là pour moi quand j’en ai besoin.

Cette réponse très simple, et si évidente, « la joie » me mènera sur les traces des plus grands philosophes (comme Spinoza et son éthique de la joie), neuropsychologues (comme Antonio Damasio qui écrit « Spinoza avait raison ») ou encore psychologues (comme Darcia Narvez qui décrit la joie sociale comme un besoin primaire de l’être humain et un ancrage nécessaire au développement éthique; Erich Fromm qui nous guide vers une fois ancrée dans l’amour) ou guides spirituels (comme Thích Nhất Hạnh ou Thomas Merton, qui mettent les émotions positives au cœur de leurs pratiques).

Cette rencontre de la joie et de la Compassion est aujourd’hui le sujet de mon travail de Thèse de Psychologie.

J’ai 38 ans et personne ne m’a jamais parlé de mes dépressions.

Pour tous ceux qui ressentiront un jour le souffle d’un des gardiens d’Azkaban, je partage aujourd’hui mon histoire. Pour que nous n’ayons plus honte de traverser le désert émotionnel de la dépression.

Je ne la mets pas au passé, non, on ne guérit pas, on apprend à vivre avec, comme un sportif qui reprends le sport après une blessure. La méditation m’a appris à stabiliser mon esprit. Elle m’a offert, avec la sagesse des écrits Bouddhistes une nouvelle perspective sur le monde.

Les pensées qui aspirent mon énergie ne sont plus des chaines qui m’enferment dans le brouillard mais des corbeaux dont j’ai appris à aimer le chant.

La Compassion c’est regarder la réalité de la souffrance sans jugement pour pouvoir dire, oui moi aussi, oui quelqu’un de ma famille, oui mon ami, nous souffrons parce que c’est ainsi, parce que c’est écrit. C’est pouvoir approcher et rester présent à cette souffrance pour qu’elle puisse se libérer.

C’est être à nouveau ensemble et redécouvrir une joie partagée, au-delà des frontières de la stigmatisation.

Nous ne voyons les étoiles que dans l’obscurité
Les anciens voyageurs attendaient le crépuscule pour trouver leur chemin
Mais nous devons encore traverser l’obscurité
Pour trouver le sens de la vie
  • Damasio, A. (2003) Spinozaavait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob, 346
  • Fromm, E. (1967) L’Art d’aimer, 158 ; 20 cm. Titre original: The art of loving. Éd. Desclée de Brouwer.
  • Gilbert, P. (2010) Compassion Focused Therapy, Routledge, London.
  • Harrison, G. (1994) In the lap of the Buddha, Shambabla, Boston.
  • Merton, T. (1961) Les Chemins de la joie, (Thoughts in Solitude), Lib. Plon, Paris.
  • Narvaez, D. (2014). Neurobiology and the development of human morality: Evolution, culture and wisdom. New York: W.W. Norton.
  • Spinoza, B. (2005) Éthique, Paris, Éditions de l’Éclat, 1990,PUF.
  • The Teaching of Buddha (1986), Buddhist Foundation, Japan.
  • Thích Nhất Hạnh (2014) Prendre soin de l’enfant intérieur, Belfond.

Dans l’univers d’Harry Potter, les gardiens d’Azkaban, la célèbre prison des sorciers, sont des créatures des ténèbres considérées comme les plus abjectes qui soit au monde. Les détraqueurs se nourrissent de la joie humaine, et provoquent par la même occasion du désespoir et de la tristesse sur quiconque se trouve à proximité. Ils sont aussi capables d’aspirer l’âme d’une personne, laissant leur victime dans un état végétatif irréversible.

Isabelle Leboeuf est psychologue, psychothérapeute

Elle intègre dans sa pratique libérale l’Hypnose, les Thérapies Cognitives et Comportementales, L’Entretien Motivationnel et les Thérapies Focalisées sur la Compassion. Elle étudie actuellement dans le cadre d’une Thèse en Psychologie les liens entre la Compassion et les Emotions Positives Sociales du point de vue à la fois de la psychopathologie expérimentale et des applications Cliniques.

L’Ironie de la Compassion

Isabelle Leboeuf, Francis Gheysen

Avez-vous déjà ressenti de la colère contre quelqu’un qui n’a pas suivi vos conseils avec l’envie de commenter « je te l’avais bien dit ».

Peut-être vous êtes-vous retenu de faire ce commentaire, ou peut-être l’avez-vous fait. Avez-vous été surpris de la réaction attristée de la personne que vous vouliez aider ? Pourquoi sommes-nous tellement en colère face à la souffrance de quelqu’un que nous n’arrivons pas à aider ?

La plupart d’entre nous ressentons naturellement une inclination à aider notre prochain. Les études sur l’empathie (Eisenberg, Strayer, 1990) montrent que dès la petite enfance, nous avons une tendance naturelle à intervenir dans une situation où quelqu’un est en situation de handicap. Pourtant cette tendance ne s’exprime pas en continue et nous la perdons très vite lorsque notre intérêt personnel est en jeu dans la situation (Green, Kirby, Nielsen 2018).

Nous ressentons de la joie, même de la fierté à aider un ami ou à faire une action bénévole dont on sait qu’elle est pour le bénéfice du groupe ou d’une personne en souffrance.

Cet élan est appelé compassion. C’est une motivation qui nous porte à soulager la souffrance. Nous développons parfois de manière professionnelle des compétences pour répondre aux besoins des êtres vivants, animaux ou humains. Cette motivation nous porte à d’incroyables accomplissements.

Et pourtant nous avons tous rencontré un médecin en colère, car nous n’avions pas suivi son traitement, un enseignant exaspéré devant notre incapacité à comprendre sa méthode ou bien un parent énervé de ne pas réussir à nous rassurer. Les psychologues et psychothérapeutes peuvent aussi avoir ce type de réaction. Soulager les souffrances est bien le cœur de la motivation d’un thérapeute. Et pourtant nombreux sont ceux qui questionnent la poursuite d’une thérapie lorsqu’un patient n’est pas motivé. Je me suis souvent interrogée sur cette réaction alors que le manque de motivation fait partie de la symptomatologie de nombreux patients. Personnellement je ressens de la colère face aux gens qui travaillent sur la compassion sans suivre leurs propres recommandations. Cette colère me met avec une certaine Ironie dans la position de ceux que j’aurais envie de critiquer car je perds alors ma compassion.

Pourquoi cette colère, pourquoi peut-on devenir agressif, voire violent alors que notre motivation est ancrée dans la compassion ?

Tous simplement parce que notre intérêt personnel passe avant la compassion. Et si notre intérêt personnel est de libérer la souffrance de l’autre et que malgré nos efforts de compassion il ne répond pas à nos attentes, nous ressentons de la frustration. Notre propre souffrance nous emporte et nous devenons rigide.

Comment faire pour dépasser ce paradoxe ?

Tous simplement en créant un espace pour prendre conscience de cette réaction. Nous pouvons ainsi ralentir, nous reconnecter à la sensibilité dans le moment présent de la personne que nous voulons aider, et à notre propre souffrance. Le plus souvent, simplement autoriser la souffrance à être permet aux émotions négatives d’être intégrées et une forme de joie émerge.

La joie de la compassion.

Eisenberg, N., & Strayer, J. (Eds.). (1990). Empathy and its development. Cambridge University Press. 

Green, M., Kirby, J. N., & Nielsen, M. (2018). The cost of helping: An exploration of compassionate responding in children. British Journal of Developmental Psychology.