L’Ironie de la Compassion

Isabelle Leboeuf, Francis Gheysen

Avez-vous déjà ressenti de la colère contre quelqu’un qui n’a pas suivi vos conseils avec l’envie de commenter « je te l’avais bien dit ».

Peut-être vous êtes-vous retenu de faire ce commentaire, ou peut-être l’avez-vous fait. Avez-vous été surpris de la réaction attristée de la personne que vous vouliez aider ? Pourquoi sommes-nous tellement en colère face à la souffrance de quelqu’un que nous n’arrivons pas à aider ?

La plupart d’entre nous ressentons naturellement une inclination à aider notre prochain. Les études sur l’empathie (Eisenberg, Strayer, 1990) montrent que dès la petite enfance, nous avons une tendance naturelle à intervenir dans une situation où quelqu’un est en situation de handicap. Pourtant cette tendance ne s’exprime pas en continue et nous la perdons très vite lorsque notre intérêt personnel est en jeu dans la situation (Green, Kirby, Nielsen 2018).

Nous ressentons de la joie, même de la fierté à aider un ami ou à faire une action bénévole dont on sait qu’elle est pour le bénéfice du groupe ou d’une personne en souffrance.

Cet élan est appelé compassion. C’est une motivation qui nous porte à soulager la souffrance. Nous développons parfois de manière professionnelle des compétences pour répondre aux besoins des êtres vivants, animaux ou humains. Cette motivation nous porte à d’incroyables accomplissements.

Et pourtant nous avons tous rencontré un médecin en colère, car nous n’avions pas suivi son traitement, un enseignant exaspéré devant notre incapacité à comprendre sa méthode ou bien un parent énervé de ne pas réussir à nous rassurer. Les psychologues et psychothérapeutes peuvent aussi avoir ce type de réaction. Soulager les souffrances est bien le cœur de la motivation d’un thérapeute. Et pourtant nombreux sont ceux qui questionnent la poursuite d’une thérapie lorsqu’un patient n’est pas motivé. Je me suis souvent interrogée sur cette réaction alors que le manque de motivation fait partie de la symptomatologie de nombreux patients. Personnellement je ressens de la colère face aux gens qui travaillent sur la compassion sans suivre leurs propres recommandations. Cette colère me met avec une certaine Ironie dans la position de ceux que j’aurais envie de critiquer car je perds alors ma compassion.

Pourquoi cette colère, pourquoi peut-on devenir agressif, voire violent alors que notre motivation est ancrée dans la compassion ?

Tous simplement parce que notre intérêt personnel passe avant la compassion. Et si notre intérêt personnel est de libérer la souffrance de l’autre et que malgré nos efforts de compassion il ne répond pas à nos attentes, nous ressentons de la frustration. Notre propre souffrance nous emporte et nous devenons rigide.

Comment faire pour dépasser ce paradoxe ?

Tous simplement en créant un espace pour prendre conscience de cette réaction. Nous pouvons ainsi ralentir, nous reconnecter à la sensibilité dans le moment présent de la personne que nous voulons aider, et à notre propre souffrance. Le plus souvent, simplement autoriser la souffrance à être permet aux émotions négatives d’être intégrées et une forme de joie émerge.

La joie de la compassion.

Eisenberg, N., & Strayer, J. (Eds.). (1990). Empathy and its development. Cambridge University Press. 

Green, M., Kirby, J. N., & Nielsen, M. (2018). The cost of helping: An exploration of compassionate responding in children. British Journal of Developmental Psychology.

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