Pourquoi la Compassion?

J’ai 5 ans

Je suis assise au bout du jardin

Je regarde le chemin qui mène à la gare

Je vais partir, rien ne me retient ici

Personne ne m’aime

Comment est-ce possible que mes parents ne m’aiment pas ?

J’ai forcément due être adoptée, c’est ça j’ai été adoptée

Un sentiment de liberté me traverse comme un souffle

Je me sens bien, je serai bien

Mais aller où ?

Personne ne m’attend nulle part…

A 18 mois ma mère me change de nourrisse car ma sœur de 2 ans plus âgée lui a demandé pourquoi je reste toute la journée sans bouger.

A 15 ans, je me scarifie et j’écris FUCK et LOVE sur mes ongles au vernis noir. Je passe des heures sous la douche et la vie me semble aussi passionnante qu’une sortie d’autoroute.

A 16 ans, je pars pour 9 mois aux États-Unis, sans trop savoir pourquoi. Mais c’est la première fois que j’ai le sentiment que mes choix ont de l’importance, que je peux changer quelque chose à ma vie. J’affronte ma peur et je marche dans les pas de ma grande sœur. Après m’être perdue à Dallas, je rencontre une généreuse famille qui m’adopte.

Je lis mes premiers livres sur le Bouddhisme, la méditation et la Compassion trouvés au hasard dans une boutique de livres d’occasion (Gavin Harrison ou The Teaching of the Buddha). En fait, c’est la première fois que je lis parce que j’en ai envie.

Je pratique la méditation dans ma chambre, et je découvre un bonheur intense que je n’ai jamais ressenti auparavant.

Un seul problème: « Pourquoi être heureux si les gens autour de moi sont tristes ? »

Cette question, je la garde avec moi. Elle me freine dans ma pratique de la méditation qui n’est pas assidue. Je continue à méditer de façon sporadique sans réelle discipline, pour la joie que cela me procure, je ne cherche pas le bonheur.

La Compassion se retrouve sur mon chemin quelques années plus tard.

Je suis à Paris, dans une petite salle de formation de la Maison de la Chimie, au bord des Invalides. Je ne suis venue dans ce lieu qu’une seule fois, quelques années auparavant pour voir un poster scientifique du Professeur Antoine, avec qui j’ai travaillé sur l’anxiété liée à la douleur.

Paul Gilbert parle anglais sans traduction et nous ne sommes qu’une quinzaine dans la salle.

Il parle de Compassion et de sa « Compassion Focused Therapy ». Je suis sous le charme. Je veux absolument en savoir plus, je le suis quelques mois plus tard à Derby en Angleterre où j’apprends à parler à cette partie de moi qui apaisée, sereine, est capable de m’offrir sa Compassion.

Je lui demande alors : « Comment être heureux lorsque les gens autour de nous sont tristes ? »

Elle me répond sans hésitation : « la joie ».

Cette partie de moi, une forme idéale de compassion est maintenant là pour moi quand j’en ai besoin.

Cette réponse très simple, et si évidente, « la joie » me mènera sur les traces des plus grands philosophes (comme Spinoza et son éthique de la joie), neuropsychologues (comme Antonio Damasio qui écrit « Spinoza avait raison ») ou encore psychologues (comme Darcia Narvez qui décrit la joie sociale comme un besoin primaire de l’être humain et un ancrage nécessaire au développement éthique; Erich Fromm qui nous guide vers une fois ancrée dans l’amour) ou guides spirituels (comme Thích Nhất Hạnh ou Thomas Merton, qui mettent les émotions positives au cœur de leurs pratiques).

Cette rencontre de la joie et de la Compassion est aujourd’hui le sujet de mon travail de Thèse de Psychologie.

J’ai 38 ans et personne ne m’a jamais parlé de mes dépressions.

Pour tous ceux qui ressentiront un jour le souffle d’un des gardiens d’Azkaban, je partage aujourd’hui mon histoire. Pour que nous n’ayons plus honte de traverser le désert émotionnel de la dépression.

Je ne la mets pas au passé, non, on ne guérit pas, on apprend à vivre avec, comme un sportif qui reprends le sport après une blessure. La méditation m’a appris à stabiliser mon esprit. Elle m’a offert, avec la sagesse des écrits Bouddhistes une nouvelle perspective sur le monde.

Les pensées qui aspirent mon énergie ne sont plus des chaines qui m’enferment dans le brouillard mais des corbeaux dont j’ai appris à aimer le chant.

La Compassion c’est regarder la réalité de la souffrance sans jugement pour pouvoir dire, oui moi aussi, oui quelqu’un de ma famille, oui mon ami, nous souffrons parce que c’est ainsi, parce que c’est écrit. C’est pouvoir approcher et rester présent à cette souffrance pour qu’elle puisse se libérer.

C’est être à nouveau ensemble et redécouvrir une joie partagée, au-delà des frontières de la stigmatisation.

Nous ne voyons les étoiles que dans l’obscurité
Les anciens voyageurs attendaient le crépuscule pour trouver leur chemin
Mais nous devons encore traverser l’obscurité
Pour trouver le sens de la vie
  • Damasio, A. (2003) Spinozaavait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob, 346
  • Fromm, E. (1967) L’Art d’aimer, 158 ; 20 cm. Titre original: The art of loving. Éd. Desclée de Brouwer.
  • Gilbert, P. (2010) Compassion Focused Therapy, Routledge, London.
  • Harrison, G. (1994) In the lap of the Buddha, Shambabla, Boston.
  • Merton, T. (1961) Les Chemins de la joie, (Thoughts in Solitude), Lib. Plon, Paris.
  • Narvaez, D. (2014). Neurobiology and the development of human morality: Evolution, culture and wisdom. New York: W.W. Norton.
  • Spinoza, B. (2005) Éthique, Paris, Éditions de l’Éclat, 1990,PUF.
  • The Teaching of Buddha (1986), Buddhist Foundation, Japan.
  • Thích Nhất Hạnh (2014) Prendre soin de l’enfant intérieur, Belfond.

Dans l’univers d’Harry Potter, les gardiens d’Azkaban, la célèbre prison des sorciers, sont des créatures des ténèbres considérées comme les plus abjectes qui soit au monde. Les détraqueurs se nourrissent de la joie humaine, et provoquent par la même occasion du désespoir et de la tristesse sur quiconque se trouve à proximité. Ils sont aussi capables d’aspirer l’âme d’une personne, laissant leur victime dans un état végétatif irréversible.

Isabelle Leboeuf est psychologue, psychothérapeute

Elle intègre dans sa pratique libérale l’Hypnose, les Thérapies Cognitives et Comportementales, L’Entretien Motivationnel et les Thérapies Focalisées sur la Compassion. Elle étudie actuellement dans le cadre d’une Thèse en Psychologie les liens entre la Compassion et les Emotions Positives Sociales du point de vue à la fois de la psychopathologie expérimentale et des applications Cliniques.

2 commentaires sur « Pourquoi la Compassion? »

  1. En toute honnêteté, c’est très bien, même si ça a ce côté dérangeant comme toutes ces choses qui nous rappellent nos propres souffrances….certains font le choix de les enfouir à jamais…
    Je commence à palper et à comprendre le sens de la compassion. Comme un concept équilibré entre l’introspection et l’empathie…enfin c’est ma vision…c’est peut être ça finalement la clef du bonheur, l’équilibre entre le soi et les autres…
    Continues, c’est très bien…
    Gm

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