La sagesse de la colère

Il y a une vingtaine d’années, alors que j’étais stagiaire dans un service de psychiatrie, la psychologue qui me supervisait m’a fait remarquer que mon comportement était inhabituel. Je demandais tous les soirs à rester après le travail. Le lieu était en effet pesant, la souffrance des patients dans le service était intense et une boule d’angoisse me montait tous les matins en arrivant dans l’immense hôpital entouré d’un mur blanc. L’histoire du lieu aussi était comme un fantôme qui rodait même de jour. Je restais pour éplucher les dossiers. J’avais un besoin viscéral de comprendre. Pourquoi ? Pourquoi tant de souffrances, quelles en étaient les causes, quel était le sens ? Il y en avait forcément un, il fallait que je le trouve.

Après plusieurs semaines, je suis allée marcher dans les champs avec une profonde colère existentielle. Je suis tombée à genoux, seule au milieu des vaches et j’ai crié. J’ai crié de toutes mes forces en demandant « Pourquoi ? »

Personne n’a répondu mais il m’est apparu à ce moment-là que je demandais au monde de répondre à mes règles, à mes attentes. Et que c’était à moi de changer ma vision et pas au monde de m’expliquer. 

Ce fut comme une douche libératrice. Toutes mes tentions ont disparu d’un coup et un nouveau monde m’est apparu. Un monde qui n’est pas juste mais qui a ses règles, ses lois que je continue toujours de découvrir aujourd’hui.

Cette nouvelle vision du monde est bien plus inconfortable mais aussi, paradoxalement bien moins douloureuse. Elle me permet dans mon quotidien d’accueillir toutes les souffrances sans vouloir les passer au filtre de ma vision du monde. Ma colère existentielle m’a permis d’apprendre à vivre et à travailler avec l’inconnaissance.

La colère nous permet de comprendre lorsque quelque chose nous empêche d’atteindre nos objectifs. Les objectifs que nous avons au quotidien sont le reflet de nos motivations, de nos valeurs, de notre vision du monde. Si le jeu est une de mes valeurs et que je m’amuse à jeter une balle dans un panier, je vais me sentir joyeux. Mais si mon chien vient voler la balle, je vais avoir deux façons de voir la situation. Soit le chien m’empêche de jouer, je vais alors me mettre en colère et voir mon chien comme un adversaire à maitriser. Je peux aussi voir que le jeu est important pour moi et y intégrer le chien. Je vais alors pouvoir ressentir de la joie à nouveau. On va jouer ensemble. 

La colère est la porte d’entrée d’une connexion à quelque chose de plus grand que nous. Elle nous offre une opportunité de mieux comprendre notre environnement immédiat, nos entraves bien sûr, mais aussi nos objectifs, nos règles, nos valeurs et même notre vision du monde. 

La nature a toujours été pour moi un lieu de compassion. Lorsque je marche longtemps dans la nature, j’offre à mon psychisme un contenant plus large. Je peux laisser mes pensées se promener, vagabonder en prenant tout l’espace dont elles ont besoin. Je sais que personne ne sera blessé par ma colère, que je ne serai pas jugée par les vaches ou les arbres que je rencontre et je me sens accueillie. Et vous quel est votre espace de compassion ? Quelle est la sagesse de votre colère ?  

Isabelle Leboeuf, est Docteure en psychologie clinique et psychothérapeute à Lille, France. Elle est experte en joie sociale et en compassion. Dans son cabinet privé, elle intègre l’hypnothérapie, la thérapie cognitivo-comportementale et la thérapie fondée sur la compassion.

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