Le fantôme de la compassion

Ce texte est une fiction inspirée d’un patchwork de faits réels issus de mon travail de thérapie. Toute ressemblance à une personne réelle est fortuite. J’écris ce texte pour une amie qui se reconnaitra peut-être. Peinture, Briton Rivière, Compassion; photoshopée par Ghost Run 3.

Bruno aime conduire sa moto. Il aime sentir les vibrations remonter le long de sa colonne. Sentir que son corps et son esprit sont pleinement engagés dans la conduite et qu’il maitrise son engin. Enfin, il aimait. C’est toujours le cas, mais depuis quelques temps, elle reste au garage. Aujourd’hui la simple pensée de conduire sa moto lui fait peur. Il vient me voir quelque mois après le décès de son grand-père car depuis qu’il est parti, rien ne va plus.  

Il est en arrêt de travail et l’angoisse prend de plus en plus de place. Il n’accepte pas le départ brutal de son grand-père mais sans comprendre pourquoi. Oui, bien sûr, il l’aimait mais « à son âge, c’était normal qu’il parte ». Il pense qu’il ne devrait pas réagir comme ça. Il s’en veut et a le sentiment de tomber. Il chute mentalement. Il se voit glisser de sa moto, tomber de son destrier noir, sans moyen de se retenir. Son armure l’empêche de se rattraper. Il se sent figé, coincé et ses pensées sont comme des films d’horreur qui le hantent. 

J’apprends à Bruno à respirer en gonflant le ventre sur l’inspiration et en ralentissant doucement son expiration. On s’entraine ensemble. Le coté mécanique de la chose lui plait. Il comprend vite que l’oxygène est le carburant d’une réaction de combustion dans le corps. Les molécules d’O2 vont libérer un courant électrique au contact de la membrane cellulaire gorgée de sucre. C’est cette réaction qui permet de libérer l’énergie nécessaire aux muscles pour se contracter. L’énergie est transformée et du CO2 est libéré. Plus il respire intensément, plus la combustion est forte. L’hyperventilation est à la base de ses crises d’angoisse. Ces moments où il a paniqué sur sa moto. Il a dû s’arrêter pour reprendre ses esprits. La chaleur, son cœur qui battait à 200, sa tête qui s’est mise à tourner, le sentiment de perdre ses repères et surtout, surtout, l’impression qu’il allait y rester. Ça a été une expérience horrible. Il n’en a parlé à personne mais c’est revenu. Insidieusement, l’angoisse s’est glissée comme une anguille sous son cuir et elle ne l’a plus lâché. 

Avec la respiration, il retrouve pour la première fois un sentiment de contrôle. Il comprend un peu mieux ce qui s’est passé. Il est rassuré d’avoir un diagnostic. Ok, c’est une attaque de panique, mais hors de question de remonter sur sa moto pour l’instant. Ce n’est pas le manque d’envie mais l’idée d’avoir un accident est toujours là. Sa femme et ses filles sont trop importantes pour lui. Surtout que sa deuxième vient de naître et elle ne va pas bien. 

Dans les semaines qui suivent la santé de sa fille se dégrade et le pronostic vital est engagé. Pour Bruno, c’est la descente aux enfers. Mais il veut être là pour sa famille. Il va à l’hôpital chaque fois qu’il le peut. Nos séances s’espacent mais il continue à venir.

Il m’annonce un jour qu’il a quelque chose à me dire mais qu’il est gêné. Il a honte, et pense que je vais le prendre pour un fou. Je lui réponds que je suis la première folle dans la pièce, qu’il peut être à l’aise. Je plaisante en disant que chez les psy, c’est une question d’éthique. Alors il raconte. Il voit son grand-père juste avant de s’endormir. C’est plus que de l’imagination. Il le sent, il le voit, il est là et il n’est pas seul. Ceux qu’il aime et qui sont partis sont là aussi. 

Je lui explique :

« C’est plus fréquent que ce que l’on imagine et dans le contexte de ce que vous vivez, ça peut avoir du sens. »

Bruno : « C’est ridicule de penser qu’il y a quelque chose après la mort. » 

Isa : « Personne ne sait ce qu’il y a après. Objectivement, il n’y a pas de possibilité de tester une hypothèse sur ce sujet. Il n’y a que des croyances. Ce qui est ridicule c’est de prétendre savoir. Chacun est libre de croire ou de ressentir les choses. »

Mais ce qu’il ressent c’est de la peur. Ça le terrorise. Il se sent menacé. Il ne comprend pas ce qui se passe. Il me demande : 

« Pourquoi est-ce qu’ils sont là ? »

Isa : « Quelle pourrait être la motivation de votre grand-père ? Vous le connaissez bien. Qu’est ce qui pourrait l’amener à venir vous voir aujourd’hui alors que la vie de votre enfant ne tient qu’à un fil ? »

Bruno : « C’est sûr qu’il veut m’aider. C’est ce qu’il a toujours fait, m’aider. Peut-être qu’il veut être là pour accueillir ma fille de l’autre côté ? »

Isa : « Qu’est-ce que vous ressentez quand vous pensez à ça ? »

Bruno : « Je me sens apaisé, rassuré qu’il soit là, au cas où, je saurai que ma fille n’est pas seule dans le noir. » 

Suite à cette discussion, les fantômes de Bruno ont continué à venir. Mais ils ont changé d’apparence. Ils n’étaient plus sombres et effrayants, mais lumineux et réconfortants. 


Bruno a dû faire face au décès de son enfant. Une épreuve très difficile. Mais il a pu rester connecté à ses émotions. Il a vécu la tristesse du deuil avec sa famille et les angoisses se sont progressivement estompées. Il a pu dire au revoir à sa fille et à son grand-père en même temps. Avec le recul il a validé que son grand-père a été comme un deuxième père pour lui. Il s’est occupé de lui dans les premières années de sa vie et c’est lui qui le réconfortait. Chaque fois qu’il vacillait, il allait le voir. Son grand-père prenait le temps de l’écouter sans juger et il sentait sa présence bienveillante. Même quand il n’était pas là, il avait le sentiment qu’il veillait sur lui. Son départ brutal l’a laissé avec un sentiment de manque très difficile. Après avoir accueilli la tristesse de l’absence de sa fille et de son grand-père, Bruno retrouve de la chaleur en pensant à eux deux. Il les voit ensemble. Il imagine que son grand-père prend soin de sa fille et il se sent apaisé. La colère s’estompe et laisse la place à un sentiment d’amour, avec toujours de la tristesse mais qui devient progressivement plus supportable. 

Bruno a finalement décidé de vendre sa moto. Il a pu retrouver un sentiment de sérénité lorsqu’il y pense. Il a même reconduit sans angoisses, mais ce n’est plus pareil. Il a repris le travail mais c’est un homme différent aujourd’hui. La vie l’a obligé à changer. Il a perdu certaines certitudes mais a découvert en lui un nouvel équilibre et de nouvelles envies…

Isabelle Leboeuf est Docteure en psychologie clinique et psychothérapeute à Lille, France. Elle est experte en joie sociale et en compassion. Dans son cabinet privé, elle intègre l’hypnothérapie, la thérapie cognitivo-comportementale et la thérapie fondée sur la compassion.

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